La tragédie de Safi, qui a fait 37 victimes, a donné lieu sur les réseaux sociaux à une multitude de commentaires contradictoires, un terreau fertile pour la propagation de rumeurs et de fausses informations.

Dans nos articles précédents, nous avons expliqué qu’il était très difficile d’isoler une cause unique, plusieurs facteurs aggravants s’étant cumulés dans le cas de Safi : la situation géographique de la médina, un réseau d’assainissement défaillant et un événement climatique extrême.

Un constat d’autant plus troublant que la planification urbaine, notamment le plan d’aménagement de 2019 et la carte d’aptitude à l’urbanisation, identifiaient clairement les inondations parmi les risques naturels encourus.

Il est vrai qu’il est désormais temps de vérifier si les autorités ont fermement œuvré à protéger la ville des différents aléas (inondations, invasion marine, glissement de terrain…), mais l’ensemble des débats dans les réseaux sociaux se sont orientés vers des points en particulier.

En toute objectivité, nous détaillons les faits afin d’identifier leurs causes les plus logiques, mais également de relever celles qui paraissent irrationnelles.

Non, l’ancienne médina n’est pas bâtie sur l’oued Chaâba

Sur les réseaux sociaux, une carte qui circule, affirmant que l’oued Chaâba passe naturellement sous l’ancienne médina et se déverse du côté du marabout de Sidi Boudhab, est une fausse information (en se basant sur la carte d’aptitude à l’urbanisation de Safi).

Le cours naturel de l’oued Chaâba dépasse Bab Chaâba vers Borj Sloqia, avant de se jeter dans l’Atlantique.

Carte erronée prétendant que oued Chaâba passe sous la médina de Safi.

Cependant, ce passage direct n’est pas possible, car des brise-lames, formant le môle du port, sont installés à cet endroit, et l’eau est redirigée vers une seconde galerie située près du marabout de Sidi Boudhab, à 250 mètres au sud de l’embouchure naturelle.

Les deux déversements de l’oued Chaaba vers l’Atlantique.

Des vidéos récentes, filmées après le drame, montrent que des brise-lames ont été enlevés pour libérer plus d’espace et faciliter l’évacuation de l’eau.

Près de Sidi Boudhab, les relevés d’images satellitaires montrent qu’une ancienne canalisation, qui dépassait les brise-lames vers la mer, a été remplacée. Celle-ci, cassée, a été supplantée en 2019 par une nouvelle canalisation plus proche du continent, au sein des ouvrages de protection.

Travaux de remplacement de l’ancienne canalisation en 2019, près de Sidi Boudhab.

Un brise-lames dans une galerie est-il la cause des inondations ?

Depuis des années, une roche en forme de brise-lames bloque l’accès, comme le montrent les images satellitaires depuis 2021, en plus d’un autre bloc se situant à l’intérieur d’une galerie.

L’image satellitaire montre la présence d’un obstacle à la sortie de la galerie de canalisation depuis 2021.

En admettant que des pluies diluviennes aient causé des crues rapides et dévastatrices, est-il crédible qu’un seul bloc de roche (estimé entre 250 kg et 1 tonne) suffise à faire barrage ? La physique suggère que, face à une telle puissance, un tel obstacle est dérisoire.

En réalité, l’enjeu ne porte pas uniquement sur l’efficacité des galeries, mais sur leur capacité structurelle car le flux s’est redirigé vers le port dès qu’elles se sont saturées.

Ce phénomène découle de contraintes géographiques couplées à l’implantation historique de la médina. À cela s’ajoutent la configuration ancienne du port avec ses brise-lames, ainsi que des infrastructures routières qui entravent l’écoulement naturel des eaux en les redirigeant vers une canalisation artificielle, avant de les déverser vers l’Atlantique.

Ainsi, attribuer cette catastrophe à un seul bloc rocheux apparaît comme une hypothèse fragile. La puissance des courants de crue rend au contraire plausible qu’un tel obstacle, s’il avait existé, aurait été emporté.

Par ailleurs, l’intensité exceptionnelle des précipitations explique le débordement des infrastructures : d’énormes volumes de boue se sont déversés, submergeant les canalisations prévues à cet effet.

Déversement de la boue dans le port de Safi.

Face à ce constat et au double enjeu que représente la protection d’un patrimoine historique (la médina) et d’une activité économique essentielle (le port de pêche), une adaptation du système de drainage s’impose.

Une solution logique consisterait à élargir les galeries actuelles et à en créer de nouvelles entre Sidi Boudhab et la jetée du port.

Le barrage Sidi Abderrahmane a-t-il aggravé l’inondation de Safi ?

En outre, des rumeurs ont accusé les gestionnaires du barrage Sidi Abderrahmane d’avoir déversé de l’eau, ce qui aurait amplifié les crues.

La configuration du bassin versant de l’oued Chaâba, alimenté par des affluents convergeant du nord de Safi, le prédispose à des crues rapides lors de fortes pluies sur ce secteur. Parmi ces affluents figure la dérivation du barrage Sidi Abderrahmane.

Or, ce dernier est avant tout un ouvrage de régulation et de protection contre les crues, son rôle dans le remplissage des réserves en eau étant secondaire. Compte tenu de cette fonction, l’idée qu’un lâcher d’eau de ce barrage soit à l’origine de la catastrophe paraît invraisemblable.

L’examen des images satellite montre de surcroît qu’avant la catastrophe, le réservoir était pratiquement vide. Après l’épisode, son niveau est certes remonté, mais sans approcher sa pleine capacité.

L’augmentation du niveau de l’eau dans l’oued Chaâba n’est pas due à un blocage en aval, car des zones éloignées de Bab Chaâba ont également été affectées par les crues, comme le club de tennis de Biada ou la zone de Fekhara.

En dehors des explications logiques que nous pouvons apporter sur la base des données publiques disponibles, une enquête est ouverte pour faire la lumière sur ce drame et identifier les responsabilités s’il y en a. Et surtout, nous l’espérons, ses conclusions seront rendues publiques.

En attendant, les efforts sont désormais tournés vers l’accompagnement des sinistrés. Et des actions visant à repenser en urgence la protection de la ville contre les inondations doivent être prises.

Par ailleurs, l’accentuation des phénomènes climatiques extrêmes ne signifie pas que les mêmes régions seront toujours affectées. Le dérèglement climatique rend toute prédiction incertaine, ce qui impose de revoir de toute urgence nos plans d’adaptation et de résilience équitablement dans les quatre coins du pays.