L’armée américaine revient en Irak.Les forces américaines procèdent depuis la nuit de jeudi à vendredi à des frappes aériennes contre les miliciens de l'Etat islamique au nord de l'Irak, selon des sources officielles américaines. Le Pentagone, cité par la chaîne de télévision Al-Hurra, voix de l’Amérique en Orient, a évoqué une première vague de vingt cibles visées et touchées.

Pour ces frappes, des avions F-18 ainsi que des drones Predator ont été utilisés. Toutes ces frappes se sont déroulées à proximité d’Erbil, la grande ville kurde, que les Etats Unis ont qualifiée de ligne rouge.

Les Etats Unis ont déclaré qu’ils n’engageraient pas de troupes au sol.

Ces frappes sont destinées, officiellement, à protéger les minorités menacées. Elles coïncident néanmoins avec l’arrivée des troupes de l’E. I. près des grands gisements pétroliers du pays kurde.

Après cs frappes, les pages de l'E.I. sur Twitter annonçaient pour les prochaines heures, "des actions spectaculaires qui étonneront le monde".

Propagande et cruauté de l’E.I.

Lorsque le 10 juin 2014, les forces de Baghdadi ont enfoncé les défenses de Mossoul et ont conquis la ville en trois jours, le monde avait été pris par surprise. A en croire les communiqués des miliciens de Baghdadi, les victoires se sont succédées avec une étonnante facilité, donnant de ces jihadistes une image d’invincibilité.

Le Baghdadi en question est un produit du Baâth irakien et en tant que tel, il a une excellente maîtrise des outils de propagande. A l’image des régimes totalitaires, sa propagande noie la cible de documents, photos, vidéos et témoignages. Elle est conçue pour donner une impression de force et de maîtrise.

Quelques jours après la prise de Mossoul, un défilé militaire a été improvisé à Raqqa, le village syrien qui était auparavant la capitale de l’EIIL (Etat islamique de l’Irak et du Levant, devenu depuis l’Etat islamique).  Il était censé montrer les matériels militaires capturés à Mossoul. En réalité, le Scud exhibé était hors d’usage et une bonne partie du matériel méritait la ferraille, hormis les 4×4, des pièces d’artillerie et des missiles anti-chars, comme l’avait montré Médias 24.

Puis Baghdadi avait proclamé le califat, et dans la foulée, a présidé une prière du vendredi dans la grande mosquée de Mossoul, dans une mise en scène où il reprenait les différentes attitudes du Prophète ainsi que sa tenue. Ce fut une opération de propagande de grande envergure, qui a eu un immense retentissement. L’Etat califal est un énorme fantasme collectif et la mise en scène a frappé les imaginations.

La propagande de l’organisation de Baghdadi ne s’est pas arrêtée là. Très actifs sur Twitter et plus généralement sur la Toile, ses sbires se sont avérés très organisés. Des logos sont rapidement dessinés, toujours avec un air de famille, les images sont mises en scène selon un design identique. Chaque région (appelée Wilaya), crée ses propres canaux de diffusion.

Quel est le contenu de cette propagande ?

Ce qui saute aux yeux, c’est la glorification de la cruauté. Les pages mettent en scène le sang versé, les morts, les têtes tranchées, les ennemis égorgés, la crucifixion, la lapidation. Cette cruauté est censée, selon les dires des miliciens, “terrifier les ennemis“. Ceux qui sont tués sont déshumanisés. Ils ne sont jamais cités autrement qu’en tant qu’“apostats, ennemis de l’islam, chiens, singes, cadavres, museaux de porc…“.

Ce vendredi, le croissant rouge irakien a officiellement annoncé que l’Etat Islamique avait créé un marché aux esclaves où il avait mis en vente des femmes et des enfants des minorités chrétiennes et yazidites, sans que cette information soit confirmée de source indépendante.

Peu de territoires contrôlés

Contrairement à la propagande, l’E.I. contrôle peu de territoires. Il contrôle surtout des villages, souvent de très petite taille, ainsi que des routes. Mossoul, prise le 10 juin, a été la première ville importante à tomber sous sa coupe.  L’E.I. n’a pas les moyens de s’installer durablement dans les territoires conquis.

De plus, les villages contrôlés en Syrie l’ont été au bout de deux à trois années de guerre civile. Leurs habitants ont l’habitude des privations, de l’absence de l’administration publique par exemple…

 

La carte la plus fiable relative aux territoires contrôlés par l'E. I. (en noir). Elle a été établie par ISW, l'institut des études de la guerre en Irak, qui suit quotidiennement la situation

Dès qu’une ville est conquise, c’est le nettoyage confessionnel. A Mossoul, 100.000 chrétiens ont préféré quitté la ville selon le patriarche de la ville. Le chiffre est à prendre malgré tout avec prudence ; par contre, l’exode des populations chrétiennes, avec uniquement les vêtements qu’ils portaient, est une réalité. Il est seulement difficile à chiffrer. Leurs biens immobiliers ont été saisis. Mais certains d’entre eux ont préféré rester et payer l’impôt de capitation, 250 dollars par tête et par année.

 

 

Les trois photos ci dessus ont été publiées sur des forums locaux de Mossoul. Elles montrent les familles qui ont quitté Sinjar vers les monts avoisinants et qui attendent (photo du haut) les rations d'eau et de nourriture larguées par des hélicos américains

A Sinjar, modeste village du nord de l’Irak, où vivent différentes minorités : turcomans chiites, Yézidis, Chabak. Leur sort a alerté la communauté internationale. Des milliers de familles, accompagnées d’enfants en bas âge, se sont réfugiées dans les monts voisins et souffrent de faim. Jeudi, des forums locaux ont publié les photos de ces pauvres hères se regroupant pour récupérer des rations alimentaires larguées par des hélicoptères de l’armée irakienne.

 

Dans une intervention très remarquée, une députée yazidite du parlement irakien dénonce les exactions subies par la population de Sinjar

 

Le sort des chrétiens, comme celui des autres minorités semble avoir alerté la communauté internationale. Les grands journaux des pays industrialisés se sont mis à y consacrer des reportages depuis 48 heures, comme pour légitimer une intervention. Mais l’on ne sait pas si cette intervention est réellement destinée à protéger les minorités ou bien le pétrole irakien dont l’E.I. se rapproche dangereusement.

Et jeudi soir, la France et les Etats-Unis ont tour à tour annoncé qu’ils prendraient part, le cas échéant, à des frappes ou qu’ils apporteraient une aide militaire et un soutien aux forces qui se battent contre l’E.I.

Sur le plan militaire, les forces de Baghdadi sont depuis la conquête de Moussoul, constamment pilonnées par l’aviation irakienne ainsi que par l’artillerie kurde, en subissant des perdes comme nous l’avons constaté à travers notre tour d’horizon.

Où réside la force militaire de Baghdadi ?

Mais pourquoi les forces de Baghdadi donnent-elles cette impression d’invincibilité?

Il y a d’abord la détermination.  Ces jihadistes ne craignent pas la mort, la plupart recherchent le martyre.

Il y a ensuite le caractère asymétrique de cette guerre. Leur force réside dans leur mobilité, leur artillerie montée sur 4×4, leurs missiles anti-chars.

Il y a enfin un mode opératoire qui se répète et qui semble redoutablement efficace : les miliciens lancent des attaques-suicides simultanées avec d’énormes quantités d’explosifs et profitent du chaos créé pour conquérir les lieux. C’est exactement comme ça qu’ils ont conquis Mossoul, une ville gardée par … 75.000 militaires irakiens qui ont fui après les attentats-suicides.

La coalition contre l’I.E. est conduite par l’Arabie saoudite dont le Roi a prononcé il y a quelques jours une courte allocution appelant à se lever contre ces milices. En Irak, chiites et kurdes sont pour la première fois d’accord et lorsque des jihadistes de l’E.I. ont essayé d’entrer au Liban par le territoire syrien, l’Arabie saoudite a versé un chèque de 1 milliard de dollars destiné à l’armée libanaise.

La méthode du chèque est d’ailleurs très efficace dans un proche orient dominé par les tribus. Ces dernières sont actuellement sollicitées, en Irak, pour s’allier et s’opposer, par les armes, à l’E.I.

 

L’E.I. semble rencontrer des difficultés provoquées par l’allongement de ses lignes logistiques, par l’éparpillement de ses troupe et par les frappes ennemies et… amies (jihadistes d’autres obédiences, groupes armés sunnites irakiens).

Face à une coalition qui est en train de se souder contre eux, ainsi qu’une forte désapprobation internationale et panislamique, les miliciens de l’E.I. vont entrer dans une période de jours difficiles. Car lorsque les enjeux externes (pétrole par exemple), sont supérieurs aux enjeux internes selon la formule de Gilles Kepel, les insurrections sont toujours matées. Il en sera certainement de même en Libye, autre pays riche en pétrole.