>Europe, USA et Monde arabe sur le qui-vive
Jean-Pierre Filiu, professeur à Science-po et spécialiste du jihadisme, évoque une menace imminente contre l’Europe et d’une envergure sans précédent. Il craint un attentat majeur en Europe, type 11 septembre. Plusieurs centaines de jihadistes européens ont été en effet repérés dans les rangs de l’organisation de Baghdadi.
Pour l’Afrique du Nord, la situation est pire: ce sont plusieurs milliers de combattants qui sont signalés dans les rangs de l’Etat dit islamique. Les pays concernés vont de l’Egypte au Maroc, où le terrorisme est devenu, à des degrés divers, une donnée structurelle.
>Le risque zéro n’existe pas, mais le Maroc est certainement le pays le mieux protégé de la région. Le travail sécuritaire de prévention a empêché l’implantation et l’essaimage. Contrairement aux pays de la région, l’organisation de Baghdadi comme Al-Qaïda ont peu de relais, comme on peut le constater sur la toile et les réseaux sociaux. Une attaque aérienne avec des avions volés paraît très peu probable, il y a des cibles plus faciles et plus proches que le Maroc.
>La Tunisie, la Libye et l’Egypte sont très exposés. Les partis d’obédience frériste qui ont dirigé ces trois pays ont été très complaisants envers les pratiques jihadistes, du discours au recrutement, en passant par le takfir, dernière étape avant le passage à la violence. Les gouvernements fréristes ont laissé des viviers jihadistes qui donnent aujourd’hui du fil à retordre aux trois pays. Dans les trois pays, les mouvements fréristes n’ont pas su gérer le champ religieux, ni développer un contre-discours au takfirisme.
La Libye est en pleine guerre civile et des assauts de l’armée nationale contre les villes de Tripoli et de Benghazi, tenues par les radicaux, sont imminents. En septembre 2012, une attaque terroriste contre le consulat américain de Benghazi avait provoqué la mort de l’ambassadeur américain. Elle avait été suivie quelques jours plus tard par un assaut contre l’ambassade américaine à Tunis, incendiée en partie et ce, sous le gouvernement Ennahdha accusé de laxisme.
L’Algérie a surtout peur des infiltrations à partir de la Libye ou du Mali dans une réédition éventuelle de l’attaque de Ain Amenas.
L’histoire des avions dérobés par des jihadistes en Libye n’a pas éclaircie. Personne ne sait avec précision si cette information est vraie. Mais les radicaux libyens tiennent au moins trois aéroports, Tripoli, Misrata et Syrte.
Rares sont les pays qui ont pris la mesure réelle du danger libyen. Les arsenaux militaires tombés entre les mains des milices est impressionnant et sans commune mesure avec ce que détient l’organisation de Baghdadi. Si les milices gagnent la guerre civile, toute l’Afrique du Nord risque l’embrasement et le chaos.
L’Algérie semble très inquiète de cette situation, de même que l’Egypte, les Emirats et la France. En Tunisie, où les élections législatives et présidentielles se préparent, la plupart de la classe politique est dans le déni.
L’Algérie ne donne pas la bonne réponse à cette inquiétude justifiée. Elle essaie de renforcer son influence en Tunisie, petit no man’s land qui la sépare de la Libye et où des jihadistes algériens ont créé des maquis et organisé des attentats terroristes. Elle demande à un parti tunisien en perte de vitesse, Ennahdha, sa médiation entre les frères ennemis libyens. Elle défend une solution politique, alors que les milices rivales sont dans une logique de confrontation jusqu’à la mort. En Libye, le point de non-retour a été atteint. Le discours politique n’est plus audible.
>Sécurité globale. Comme dans d’autres domaines, la sécurité devient une notion globale. L’hostilité du pouvoir algérien à l’égard du Maroc est supérieure à ses inquiétudes pour sa sécurité. De ce fait, l’Algérie fait tout pour écarter le Royaume des concertations internationales pour la sécurité du Mali ou de la Libye.
Mais la sécurité s’est globalisée. La stabilisation de la Libye est une question qui ne concerne pas seulement les pays riverains de ce pays.
>Le Maroc et la coalition internationale. L’OTAN et Obama remettent sur le tapis, la constitution d’une coalition internationale pour contrecarrer les milices de Baghdadi. Le dossier libyen est pour le moment relégué en seconde position.
La composition de cette coalition n’est pas claire. L’objectif est de réaliser des frappes aériennes sans déployer de troupes au sol. Cela reste néanmoins la troisième fois en une vingtaine d’années qu’une telle coalition est déployée.
>Comment réagira le Maroc s’il est sollicité pour faire partie de cette coalition dont on sait qu’elle comprendra au moins les USA, la GB et la France?
Le Maroc a gardé une bonne distance des révolutions arabes. Il a évité de trop s’immiscer dans les guerres civiles ou les soulèvements.
Au cours de la première guerre du Golfe qui avait suivi l’invasion du Koweït par Saddam, le Maroc avait déployé un petit bataillon pour défendre l’Arabie saoudite et probablement quelques milliers de soldats aux Emirats.
Cette fois-ci, on peut parier sur une position identique. Pas de participation, sauf si des pays amis sont menacés directement ou si les Lieux saints, La Mecque et Médine, sont attaqués.
>Les Lieux Saints, un enjeu capital. La logique de Baghdadi le mène inexorablement vers les Lieux Saints. Ces derniers se trouvent trop loin des troupes de Baghdadi. Mais ce dernier compte aussi sur une insurrection locale pour préparer le terrain. C’est ce que nous avons-nous-mêmes constaté en lisant les forums et les comptes twitter de son mouvement. Sur le seul forum libéral saoudien, une telle insurrection pro jihadiste et contre un pouvoir saoudien vieilli et affaibli, est donnée pour possible.
Si les Lieux Saints tombent entre ses mains, ce serait un tsunami à nul autre pareil.
>Tribalisme, identités. Les caractéristiques tribales qui sont à l’œuvre actuellement ont été décrites depuis longtemps par Ibn Khaldoun : la asabiya (sorte de solidarité mécanique et fanatique entre les membres de la tribu contre l’extérieur), tha’r (la vengeance), les razzias et le butin, la déshumanisation des autres, le nasab (liens de sang, remplacés ici par liens de religion), l’impossibilité de régler les différends avec les autres tribus autrement que par la violence, la méfiance systématique à l’égard de l’extérieur…
La persistance de cette culture tribale rend difficile une solution à court terme. Les discours des milices jihadistes, en Irak, en Syrie, en Libye, évoquent la vengeance et la dette de sang. La rancune sera tenace. Une défaite militaire des milices ne suffira pas. L’affaiblissement des Etats un peu partout n’arrange guère les choses.
>Ressources. Selon des sources officielles irakiennes, l’organisation de Baghdadi exporte 80.000 barils de pétrole/jour au prix de 40 dollars le baril. Ce pétrole est extrait dans deux champs, l’un en Syrie et l’autre en Irak. Les revenus journaliers sont supérieurs à 3 millions de dollars par jour, soit plus de 1 milliard de dollars par an. A l’échelle d’une organisation terroriste, c’est énorme. A l’échelle d’un Etat, c’est rien du tout.
En dehors du pétrole, l’organisation de Baghdadi a reçu d’énormes flux financiers. L’un de ses plus éminents banquiers exerçait le métier de directeur d’une école islamique en Angleterre tout en étant un prédicateur connu et célèbre, qui avait ses entrées en Tunisie. Il s’agit de Nabil Awadhi, déchu récemment de sa nationalité koweitienne. En Tunisie, il avait fait une campagne célèbre dans tout le pays en faisant voiler les petites filles à partir de trois ou quatre ans.
>Le monde arabe est à feu et à sang. Le bilan macabre, morts et destructions est impossible à chiffrer. Nous pouvons juste donner quelques repères : 191.000 morts en Syrie à fin août. Si la guerre civile syrienne s’arrêtait aujourd’hui, il faudrait au moins trente ans pour que le pays retrouve son niveau économique d’avant la guerre.
En Irak, on a compté entre 150.000 et 300.000 morts selon les sources, au cours de la décennie noire qui a suivi l’invasion américaine de l’Irak en 2003.
En Libye, en Egypte et en Tunisie, le bilan est également élevé, en morts, blessés, attentats, destructions et crises économiques. La Tunisie n’a été préservée que par la société civile, qui se réclame de la pensée de Bourguiba et qui a empêché Ennahdha d’obtenir plus de 37% des voix aux législatives, de sorte que ce parti n’a pas eu les mains libres pour appliquer son programme. La société civile l'a chassé du gouvernement, et ce en descendant dans la rue.
>Les frontières Sykes Picot tiendront-elles? c’est peu probable. La tendance au Proche Orient est à la confessionnalisation et à l’ethnicisation des conflits, selon un mode tribal.
Si les frontières sont redessinées, un Etat kurde va probablement émerger. Mais le grand vainqueur sera l’Etat chiite iranien qui s’agrandira alors par l’apport d’une partie de l’Irak, de la Syrie et du Liban, de sorte à occuper une position stratégique dans la région.
Le monde va vivre une semaine à hauts risques, mais elle ne sera pas la seule. Al Qaida, Baghdadi, Etat dit islamique: le jihadisme se radicalise et devient un phénomène structurel. Le phénomène gagne en complexité et il est probable qu’il utilise à l’avenir des armes non conventionnelles, telles que les armes biologiques, chimiques ou même les cyber armes.