Surbooké par l’ouverture imminente du premier musée marocain depuis la fin du Protectorat, Mehdi Qotbi a accordé une interview à Médias 24, le temps d’un déjeuner dans la capitale, pour nous éclairer sur l’actualité culturelle du royaume et sur certaines polémiques qui agitent actuellement le monde artistique.
– La fondation que vous présidez connait actuellement son heure de gloire avec l’inauguration imminente du musée Mohammed VI d’art moderne de Rabat.
Ceci n’est qu’un accomplissement car les temps forts ont d’abord été de mettre sur pied cette fondation, de créer une équipe, un siège. Toutes ces démarches administratives ont été bouclées en deux ans et croyez-moi, c’est un véritable tour de force car on n’est parti de rien.
– On peut dire que c’est arrivé à point nommé car les artistes attendaient cela depuis longtemps.
Absolument et à ce propos, le défunt Belkahia me disait que les Marocains attendaient la fondation et le musée Mohammed VI depuis 50 ans, donc cela prouve que cette attente a fini par être comblée.
Ce qui m’importe le plus, c’est l’impulsion que cela va donner qui a été voulu par la plus haute autorité de ce pays. C’est le Roi qui a porté cette ambition culturelle et qui en a fait une priorité essentielle de son règne. C’est à mon sens essentiel, le reste n’est au final que détails.
– Que répondez-vous aux détracteurs qui dénoncent un délai de dix ans pour finaliser la construction du premier musée proprement marocain ?
Le Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, NDLR) de Marseille a nécessité 11 ans de travaux pour voir le jour et cela malgré la compétence française qui n’est plus à prouver.
– Qu’est ce qui est prévu pour les 13 autres musées pré-indépendance qui sont dans un tel état qu’ils n’attirent pas vraiment les foules ?
D’abord, il faut faire les choses par étapes et la part des choses. La fondation a pour vocation de réfléchir pour intéresser les généreux donateurs car le secteur public ne peut pas tout faire seul.
J’en profite pour vous donner un exemple concret. Pour le musée Dar El Bacha à Marrakech, j’ai trouvé un mécène qui m’a donné une certaine somme qui va servir à refaire les portes à l’identique et son toit qui commençait à s’effondrer.
– Quels sont les problèmes que connaissent les musées au Maroc ?
Malgré des conservateurs animés des meilleurs sentiments, il faut reconnaître qu’ils ne sont pas formés correctement. Quand ils sortent de l’école du patrimoine, ils sont catapultés comme conservateurs sans moyens, ni compétences adéquates. Notre priorité est de rendre prioritaire la formation et d’essayer de frapper à toutes les portes du secteur privé pour trouver les financements.
Le développement régional passe par les musées qui sont des vecteurs sociaux-économiques énormes. Au Maroc, nous prenons à peine conscience des retombées financières du développement muséal alors que les Occidentaux l’ont très tôt inscrit dans leur stratégie de croissance.
– Hormis la recherche de mécénat, la fondation a-t-elle un budget conséquent lui permettant de répondre à ses ambitions ?
Tant que nous n’avons pas récupéré tous les musées placées auparavant sous l’égide du ministère de la Culture, nous ne sommes pas en mesure de parler d’une manière claire de budget et la prochaine étape sera de récupérer les lignes de crédit afférentes pour y voir plus clair.
Nous avons cependant terminé la passation de l’avant dernier musée jeudi dernier et il n’en reste plus qu’un à Marrakech sur un total de 13 musées nationaux.
Contrairement à certaines rumeurs, la passation avec le ministre Sbihi s’est faite dans les formes et les musées nous ont été remis avec leur contenu, c'est-à-dire avec toutes leurs collections.
La fondation n’a pas pour seule vocation à se limiter à la restauration d’anciens musées car nous avons des grands projets. Ainsi, nous avons entrepris de mettre en œuvre de gros ouvrages comme celui du Bouregreg qui sera le musée d’archéologie et des sciences de la terre.
– En parlant de collections, le nouveau musée Mohammed VI ne dispose pas à proprement parler de réserves personnelles. L’exposition prévue pour son ouverture est alimentée uniquement de prêts de collectionneurs privés ou d’artistes. Comment allez-vous remédier dans les prochaines années à ce paradoxe d’un musée neuf sans collection propre ?
Cette situation est aussi une manière d’impliquer tous les Marocains qui doivent se sentir concernés. Il n’y a pas que le Roi dans l’histoire, le Souverain a donné l’impulsion.
Petit à petit, nous allons nous doter de nos propre fonds et je peux vous dire que le processus est en marche. J’ai déjà reçu des dons d’œuvres de particuliers, mais aussi d’entreprises désireuses de faire acte de citoyenneté. Pour exemple, je viens de recevoir une œuvre de Jalil Gharbaoui mais aussi une toile exceptionnelle de Chaabia et croyez-moi ce n’est qu’un début.
– N’est-il pas étonnant de constater que les collections d’œuvres marocaines sont plus nombreuses à l’étranger qu’au sein de notre propre pays ?
Je ne veux pas me prononcer, mais il est vrai que de nombreux collectionneurs privés étrangers se sont accaparés des œuvres marocaines qui sont passées frauduleusement à l’étranger.
Nous venons de prendre connaissance de notre patrimoine, mais pas encore assez pour le préserver et le respecter.
Je vous renvoie donc à l’actualité brûlante du discours royal sur la nécessité de répertorier notre capital immatériel.
– Parlez-nous du fonctionnement du nouveau musée Mohammed VI.
Nous avons mis l’accent sur l’éducation culturelle des enfants à travers des salles pédagogiques et des médiathèques même si pour son ouverture, nous avons investi toutes les salles du musée afin de présenter correctement notre grande exposition.
Dès la fin de cette belle exposition, les salles dédiées aux enfants reprendront leur rôle car la culture dans ce pays se doit de commencer avec la jeunesse qui fera venir les parents. Une gratuité est obligatoire pour les enfants et est prévue pour quelques catégories défavorisées certains jours de semaine.
Je vous annonce d’ailleurs à ce propos en exclusivité que la fondation a signé une convention avec le ministre de l’Education nationale qui permettra de faire venir des milliers d’écoliers.
– A-t-on prévu des audio-guides pour les touristes étrangers ou des parcours clairement balisés pour certains handicapés comme les aveugles ?
C’est un musée qui va ouvrir donc il est vrai qu’il y aura au départ certaines lacunes à régler au fur et à mesure. Soyez assuré que toutes les observations sont les bienvenues et seront prises en compte. Concernant les personnes à mobilité réduite, nous avons prévu une accessibilité leur permettant de déambuler dans le parcours muséal comme tous les autres visiteurs.
– Comment se présentera l’exposition qui ouvrira ses portes le 9 octobre prochain ?
Le parcours de l’exposition qui présentera 100 ans de création contemporaine marocaine sera chronologique mais inversée. Les visiteurs commenceront par découvrir les nouvelles générations d’artistes pour aller vers ceux qui ont été les précurseurs afin d’avoir une vue d’ensemble.
– Que pensez-vous des interrogations posées par certains artistes marocains sur le choix des œuvres et des artistes retenus pour cette exposition ?
Dans toutes les expositions du monde, il peut y avoir des mécontents. Avant toute exposition, on nomme un commissaire qui fait son choix et ceux qui l’ont nommé n’ont pas leur mot à dire.
Pour être clair, il faut comprendre qu’au Maroc mais aussi ailleurs, on ne peut pas exposer tout le monde. Ainsi pour faire taire les mauvaises langues, sachez qu’à l’Institut du monde arabe, Jack Lang et moi-même avons fait le choix de ne pas intervenir dans les choix des oeuvres des commissaires d’exposition.
Je tiens à souligner que jamais dans le monde, nous n’avons vu un syndicat d’artistes vouloir interférer dans le choix des artistes à exposer ou pas. J’ai été personnellement très surpris de voir des gens qui sous couvert de défendre l’intérêt général artistique n’ont au final que leurs propres intérêts en vue.
– Certains à l’image de Fouad Bellamine se sont interrogés sur l’organisation de la grande exposition à l’IMA qui aura lieu en octobre prochain.
Fouad Bellamine avec qui j’ai déjeuné dernièrement m’a affirmé qu’il refusait d’exposer quand il y avait trop d’artistes et je trouve que son choix est tout à fait respectable.
Sur ses critiques portant sur la prévalence des jeunes artistes au détriment des précurseurs à l’exposition de l’IMA, tout ce que je peux vous dire est que chacun a son approche des choses et cela n’enlève rien à la considération que j’ai pour sa personne.
– Pensez vous que l’avenir de l’art est assurée au Maroc et que votre engagement y est pour quelque chose ?
Absolument, il y a une vraie effervescence culturelle dans notre pays, je ne la perçois pas, je la sens au quotidien car nous avons des artistes reconnus mondialement.
C’est le Souverain qui est à l’origine de la renaissance artistique marocaine mais je ne boude pas mon plaisir d’avoir été désigné pour contribuer à cette lourde tâche.
Ma modeste participation bonne ou mauvaise restera dans l’histoire pour avoir été parmi ceux qui ont édifié le premier musée Mohammed VI d’art moderne.
– Peut-on imaginer un jour voir dans un de nos musée voir exposés des tableaux de certains grands maîtres comme Delacroix ou Matisse qui ont si bien su croquer le Maroc dans leurs œuvres ?
Votre question tombe à pic car aujourd’hui même, je discutais avec un grand collectionneur français qui possède 200 Picasso dans sa collection privée. Croyez moi, c’est très rare dans le monde actuellement d’autant plus que la moitié de ses œuvres sont des portraits de sa femme Dora Maar. Je vous annonce donc que ce monsieur s’est dit prêt à nous prêter cette merveilleuse collection
– Pour conclure, où en est votre carrière personnelle d’artiste, est-elle définitivement mise de côté ou n’est-ce qu’une parenthèse ?
Elle n’est pas mise de côté à tout jamais mais depuis 6 mois je n’ai plus le temps de toucher à un pinceau.
Je reconnais être quelque peu malheureux car c’est une passion qui me brule comme tout artiste. Cependant, je ne peux pas dire non plus que je suis à plaindre car j’ai une compensation énorme de participer au bien culturel des autres.