Samir El Ouardighi: Une censure  nuisible au Maroc

Le film obtient son visa d’exploitation en bonne et due forme du CCM pour 11 salles du Maroc qui lancent une campagne pour promouvoir un blockbuster censé relancer leur activité en berne.

Les exploitants de salles reçoivent des coups de téléphone les menaçant de fermeture s’ils ne le déprogramment pas discrètement et de leur propre chef.

Tous se plient à cette injonction orale sauf le cinéma de Marrakech «Le Colisée» qui le projette en attendant un ordre écrit des autorités et où 450 spectateurs l’ont visionné sans que cela ne déclenche ni incidents ni sit-in de protestation.

Le CCM fait machine arrière en déclarant avoir pris à l’unanimité une décision de censure en raison de scènes personnifiant Dieu par un enfant face au prophète Moïse car cette représentation est jugée blasphématoire dans toutes les religions du Livre.

L’ensemble des exploitants de salles reçoivent alors une notification par écrit qui leur interdit de projeter ce film et les agents du ministère de l’Intérieur interviennent physiquement pour retirer les affiches du film dans la salle contrevenante de Marrakech.

Entre l’interdiction orale et l’exécution officielle de la censure, il s’est écoulé pas moins de 72 heures qui ont montré que la gestion ce dossier était approximative et pas à l’avantage du Maroc.

En premier lieu, il apparaît logique de s’intéresser aux fondements de l’argument qui a motivé l’interdiction de ce film. Selon le comité qui a conclu à la nécessité de censure, une scène personnifie Dieu sous la forme d’un enfant quand il communique la révélation au prophète Moïse.

Après visionnage du film, cet argument ne tient pas la route car dans la 1e scène où apparaît l’enfant, ce dernier se contente de dire à Moïse «Je suis… » avant d’être coupé.

Chacun peut l’interpréter comme il l’entend mais la suite du film prouve s’il en était besoin qu’il n’est qu’un simple messager et pas Dieu comme l’affirment les censeurs.

Dans une autre scène, Moïse très remonté contre cet enfant lui parle avec énervement, alors est-il possible qu’un prophète manque de respect au Créateur dans le cadre d’un film ayant pour objet la révélation?

C’est la 3e scène du film où Moïse intervient personnellement qui disqualifie définitivement la thèse des censeurs. Dans un accès de colère, il s’exclame «Je ne veux plus voir de messager…», ce qui prouve que l’enfant  n’est qu’un messager et pas comme prétendu l’image de Dieu.

On ne sait plus si la décision de censurer «Exodus» est d’ordre religieux ou politique par crainte d’attentat ou de condamnation de pays arabes comme l’Egypte.

Soulignons que l’Egypte a décidé d’interdire sa projection avant le Maroc pour raison de la falsification de son histoire nationale. Si la censure est contagieuse, il faut rappeler que les Egyptiens l’ont interdit en avançant qu’il montrait le peuple juif comme le véritable bâtisseur des pyramides de Gizeh. L’Egypte pourtant prompte à dénoncer toute atteinte aux valeurs de l’Islam n’a pas fait état d’un quelconque motif blasphématoire pour justifier sa décision.

Tous les professionnels du cinéma que nous avons contactés sont unanimes sur le fait que le patron du CCM, Sarim Fassi Fihri n’est pas derrière cette décision attentatoire aux libertés individuelles.

Tout juste nommé, ce dernier a du valider une décision à laquelle il n’adhérait pas alors que la version des autorités avance que c’est le CCM qui a fait machine arrière.

«Sarim s’est battu toute sa vie pour la libre création et contre la censure et cette décision montre que le Maroc n’a fait que suivre l’exemple de l’Egypte qui a été le 1er pays arabe à interdire ce film».

Comment est-il possible de censurer après coup un film qui a obtenu un visa d’exploitation de la commission de visionnage? Les membres de la commission auraient-ils raté la fameuse scène décrite comme blasphématoire où ont-ils reçus des instructions a posteriori?

Rappelons qu’ils sont cinq et qu’il apparaît peu crédible que ces membres aguerris aux critères de censure n’aient pas relevé le moindre motif de polémique et donc de censure.

Quelques jours après la clôture du festival de Marrakech, cette décision de censurer un film étranger entache clairement l’image du Maroc à l’international.

Le Royaume qui se veut l’exception arabe en termes de tolérance et aspire à devenir une destination mondiale cinématographique voit son crédit érodé par cette censure tardive et peu cohérente.

Cette censure compromet les futurs tournages américains prévus au Maroc.

Pour l’anecdote, que penser du fait qu’un film soit censuré sur les écrans nationaux et pas dans les étals de DVD piratés alors que le film «les Dix commandements», qui racontait la vie de Moïse n’avait choqué personne au Maroc dans les années 60?

 

 

Naceureddine Elafrite: cette censure était inévitable

La question n’est pas de savoir si on devait censurer le film ou pas. La vraie question est de savoir si on pouvait le laisser diffuser.

Avant d’aller au fond de la question, trois petites remarques :

– La censure, on sait où elle commence, on ne sait jamais où elle s’arrête. Un acte de censure facilite l’interdiction suivante. La censure est un cercle vicieux. L’interdit appelle l’interdit. La censure grignote, elle évolue à bas bruit et pas uniquement dans les salles de cinéma.

– Il est difficile pour un journaliste d’écrire qu’il soutient, ou au moins comprend un acte de censure. Je suis journaliste et, dans ce cas précis, je comprends cette censure que je juge inévitable.

– Les censeurs ont tendance dans les pays arabes, à invoquer à tort et à travers, "l’ordre public" qui pourrait être menacé. C’est un peu l’argument ultime, souvent pour imposer un ordre moral. Rarement pour une raison valable.

Cela étant dit et rappelé, voici mes arguments.

Ceux qui croient que l’on peut, dans le contexte actuel, et dans un pays musulman quel qu’il soit, programmer ce film sans conséquences sociales et politiques, se trompent ou ne connaissent pas notre culture.

Contre cette décision de censure, on invoque souvent la liberté d’expression, les droits de l’homme dans leur acception universelle ou encore les standards internationaux.

Voyons ce qu’ils disent. Voyons si réellement le Maroc s’est ridiculisé à travers cette interdiction. En matière de valeurs, il y a l'universel et il y a le particulier. Ici, nous sommes dans le particulier.

Dans aucun pays au monde, la liberté d’expression n’est absolue. Dans tous les pays, elle peut être limitée.

La liberté d’expression est considérée comme essentielle en démocratie, pour la création culturelle, pour que les médias jouent leur rôle d’information et de production de sens et pour le vivre-ensemble.

Elle a trois composantes: la liberté d’opinion et de croyance; la liberté d’accès à l’information, à la création, à l’opinion; la liberté de distribuer ces opinions, ces créations, ces informations.

La liberté d’expression est affirmée dans toutes les législations avancées mais celles-ci prévoient également la possibilité d’y instaurer des limites.

La Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 dispose, dans son article 10: «Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi».

La Convention européenne des droits de l’Homme précise que la liberté d’expression peut être soumise à «certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions prévues par la loi, qui constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l’intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l’ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d’autrui, pour empêcher la divulgation d’informations confidentielles ou pour garantir l’autorité et l’impartialité du pouvoir judiciaire».

Dans les constitutions des pays européens, il y a également de nombreux exemples.

Lorsqu’on examine les jurisprudences européennes, les exemples sont innombrables. Certains cas font l’unanimité (la liberté d’expression s’arrête lorsque la pédophilie commence) ou presque (la négation de la shoah).

Dans le domaine religieux ou moral, c’est moins précis, plus fluctuant. Mais, dans le domaine religieux, il y a toujours des limites. Sans exception.

La commission européenne juge par exemple que “ le fait d’ériger le blasphème en infraction pénale ne suscite en soi aucun doute quant à sa nécessité: si l’on admet que les sentiments religieux du citoyen méritent protection contre les attaques jugées indécentes sur des questions que l’intéressé estime sacrées, on peut alors également juger nécessaire, dans une société démocratique, de stipuler que ces attaques, lorsqu’elles atteignent une certaine gravité, constituent une infraction pénale dont la personne offensée peut saisir le juge“. La Cour européenne de justice ira dans le même sens, en insistant toutefois sur la proportionnalité de la sanction en fonction de la gravité de l’acte.

Tout cela pour dire qu’invoquer une quelconque universalité de la liberté d’expression, sans limites, est faux et trompeur.

La raison principale de ces limitations de la liberté d’expression dans des cas d’atteinte à la religion, de mépris des croyances, de diffamation religieuse, est le respect de l’Autre. Le respect des sentiments religieux.

Si un Marocain produit un film et que ce film exprime un mépris pour les croyances d’une société donnée et si cette société ou l’Etat qui en est l’émanation en interdit la diffusion, je ne vois pas le mal. Chaque société produit sa norme. On peut critiquer cette norme, on peut critiquer l’ordre ancien, mais tant qu’un ordre moderne n’est pas en place, on doit le respecter. Les critiques venues de tel ou tel pays occidental contre la décision marocaine, me font penser à un seul mot: la condescendance.

Le cinéma Le Colisée a eu raison de maintenir la programmation en se basant sur l’absence d’interdiction écrite. Il a eu raison de faire de la résistance. Il fallait résister pour que la censure et l’interdiction ne soient jamais aisées.

Mais sur le fond, nous devons reconnaître que si le film avait été maintenu, il y a aurait eu sur les plans politique et social, des conséquences dont personne ne peut mesurer la gravité. Dans le contexte actuel, aucun pays arabe ne peut se permettre de laisser diffuser une représentation de Dieu.

Le plus important n’est pas de savoir si Dieu est réellement représenté ou pas, car beaucoup se feront un devoir de le faire croire. Comme on a fait croire que le film a été tourné au Maroc. Les mensonges qui plaisent deviennent vite des vérités.

Enfin, dernier argument des défenseurs d'une liberté d'expression illimitée, c'est que le film est visible sur le net. C'est vrai. Mais l'autoriser au Maroc engage la responsabilité de l'Etat et interpelle l'ordre social, ce qui n'est pas le cas sur le net.