Madrid est sur les dents. Sebta, Melilia et la Catalogne fournissent le gros du contingent de jihadistes espagnols qui prennent le chemin de Raqqa en Syrie. Fnideq et Nador également, côté marocain. A Sebta, un citoyen ordinaire que personne n’a jamais vu prier se révèle candidat au jihad. 80 résidents de l’enclave sont interdits de voyage vers le Maroc.
Le 24 janvier dernier, la police de Sebta plaçait en garde à vue quatre jeunes Espagnols d’origine marocaine pour activités en relation une entreprise terroriste. Les quatre jeunes étaient soupçonnés de recruter pour Da’ech pour certains. D’autres se préparaient à faire le voyage. Les quatre seront finalement inculpés « d’appartenance à un groupe terroriste et de détention illégale d’armes à feu ». Deux frères et deux frères. Mohamed et Farid Allal. Anouar et Rédouane Amzar.
Des suspects au profil très proche de celui des frères Kouachi
Mais Sebta allait recevoir un autre coup de massue sur la tête lorsque ses habitants apprendront que sur les quatre individus inculpés au terme de la garde à vue, l’un d’entre eux était un jeune serveur connu, « normal », qui travaillait depuis plus de six ans à la terrasse du glacier Firenze situé au cœur de la zone commerciale de la ville.
Le ministre espagnol de l’Intérieur Jorge Fernandez Diaz compare les Allal et les Amzar aux frères Kouachi des attentats contre Charlie-Hebdo. « Ce sont des frères radicalisés, entraînés militairement, physiquement et mentalement prêts à mener une attaque » a indiqué Fernadez Diaz dans des propos rapportés par AP.
A Sebta, deux maisons ont été fouillés et des armes, des munitions, des cagoules et des fausses plaques d’immatriculation ont été saisies.
La stupeur est totale. « Je suis confus. Et la vérité est que nous sommes très amers » indique un employé du café à des journalistes qui l’interrogent. Au Firenze, Mohamed Allal servait des glaces comme des bières San Miguel aux clients. On ne l’a jamais vu prier. En revanche, son frère Farid a eu maille avec la police de Sebta dans le passé, notamment pour détention d’armes à feu. Ceci explique-t-il cela ?
« Sebta a peur » indique à Médias 24 notre interlocuteur. « Les Hispano-marocains font l’objet de tous les soupçons et les Espagnols nous regardent de travers », constate-t-il. Le Firenze est situé sur une placette jouxtant un bar branché et un café-restaurant très fréquentés en soirée et le week-end. Plusieurs résidents ont pensé ces jours-ci être passés pas loin du pire.
Premières interdictions de voyage
Quelques jours plus tard, la police de Sebta indiquait que 80 résidents de la ville étaient interdits de voyage vers le Maroc par Bab Sebta. Officiellement parce qu’ils n’étaient autorisés à commercer par la frontière de l’enclave. Officieusement, selon des sources locales bien informés contactées par Médias 24, et du moins pour une partie d’entre eux, « parce qu’ils pouvaient représenter un risque pour la sécurité du Maroc et de l’Espagne ».
Côté marocain, officiellement, depuis l’été dernier, les autorités marocaines interdisent aux passeurs et passeuses de marchandises de contrebande de traverser la frontière avec des paquets de marchandises d’un volume supérieur à un demi-mètre cube. Explication de la douane : c’est plus facile à fouiller pour des raisons de sécurité.
Néanmoins, selon notre constat corroboré par d’autres témoignages locaux, « on peut encore faire passer ce que l’on veut par Bab Sebta, sans exception ».
Un résident hispano-marocain de Sebta, familier des rouages de la ville et qui a requis l’anonymat, juge la situation intenable. « Il est clair, indique-t-il à Médias 24, que les risques sécuritaires existent. Parmi les personnes interdites de voyage, le fait qu’elles ne soient pas autorisées à commercer vers le Maroc sonne comme une diversion. La contrebande est l’oxygène de la ville. De l’autre côté, parmi les quatre personnes inculpées, au moins l’une d’entre elles est réputé loin de ces histoires de terrorisme ».
« Modifier Schengen »
De fait, l’inquiétude règne à Sebta. Au lendemain de l’alerte à la gare d’Atocha de Madrid et des attentats de Paris du mois de janvier dernier, la police espagnole a les coudées plus franches. Les coups de filets à Bruxelles et Verviers, l’irruption d’un jeune Néerlandais de parents marocains pistolet au poing sur le plateau d’une télé hollandaise la semaine dernière sont des faits qui ne rassurent personne. A Sebta et ailleurs.
Les Espagnols n’ont pas oublié que la complice du bourreau de l’Hyper Casher de la porte de Vincennes à Paris Amedy Coulibaly, Hayat Boumediene, a rejoint Istanbul et la Syrie, via l’aéroport de Madrid… en provenance de Paris.
Dès dimanche 11 janvier, de Paris, le ministre espagnol de l’Intérieur a demandé « une modification de certaines règles de fonctionnement du Traité de Schengen ». Le maire de l’enclave Juan Vivas se plaint que Sebta ait désormais l’image d’un « berceau du terrorisme ».
De manière officielle, des textes organisant la délation de suspects au sein des établissements scolaires et dans les quartiers sont en préparation. Des annonces faites pour rassurer et agir.
Chaque jour, la presse de Sebta ou de Madrid fait état d’opérations de police, de jeunes filles parties en Syrie ou de jeunes hommes arrêtés pour tenter de recruter des combattants. Le plus souvent, ces recrues partent pour Istanbul via Malaga, ou via Casablanca.
15.000 DH le certificat de résidence ?
20 à 25.000 personnes traversent la frontière quotidiennement. Le renforcement des contrôles et l’informatisation intégrale de Bab Sebta sont en cours.
L’autre motif de peur à Sebta est constituée par la question des certificats de résidence dans la province de Tétouan. Parce que les détenteurs d’un passeport avec une adresse sur Fnideq, Mdiq et Tétouan sont dispensés de visa pour enter à Sebta, l’obtention d’une attestation en ce sens est devenu un business florissant. Selon nos sources, « un certificat de résidence coûte jusqu’à 15.000 DH ». Vite amorti par le commerce de contrebande.
Ce n’est pas sans raison que depuis une année, le passage frontalier est encombré, que les incidents se multiplient à la faveur de la montée en flèche du nombre des trabendistes.
Le ministre espagnol des Affaires étrangères espagnol José Manuel Margallo a annoncé cette semaine la tenue à Madrid d’un sommet exclusivement dédié à la sécurité réunissant pays européens et pays maghrébins. «Le terrorisme est la plus importante menace, le plus défi qu’affronte la communauté internationale et donc l’Europe » a-t-il insisté.
Cette réunion doit intervenir au lendemain du sommet anti-terroriste convoqué par la Maison-Blanche le 18 février prochain à Washington.