Le pilote jordanien Muaz Kessesbeh, capturé par Daech lors d'un raid, a été finalement brûlé vif. Les images et une vidéo ont été mises en ligne par l'organisation terroriste qui annonçait pendant les dernières 48 heures, la diffusion imminente d'une vidéo mettant en scène le pilote. La cruauté de Daech, son inventivité en matière de terreur, suscitent la plus grande consternation et les mots sont incapables de dire ce que ressent l'être humain devant ces crimes. Le meurtre du jeune Muaz est le dernier d'une longue liste.
Médias 24 a visionné la longue vidéo tournée comme une production hollywoodienne avec des caméras HD et une très grande maîtrise de l'écriture cinématographique, de l'image et de la mise en scène. A l'instar de toute la presse d'information qui a un engagement éthique, nous ne publierons ni des images ni des extraits de cette vidéo, au moins par respect pour la mémoire de la victime et de sa dignité. Tous les codes de déontologie journalistique interdisent d'ailleurs la publication de ce genre d'images.
Ce mardi soir, la chaîne Al Jazeera diffusait, quasiment en boucle, de larges extraits de cette ignominieuse vidéo. La chaîne qatarie a également donné la parole à l'une des figures du salafisme jihadiste international, Mohamed Chalabi alias Abou Sayyaf qui a justifié l'horrible meurtre. La seule réserve qu'avait ce sinistre personnage c'est que le choix de cette mort a pu donner une mauvaise image de l'islam, sinon elle peut se justifier. La chaîne de Doha a également consacré un long sujet admiratif aux capacités techniques et artistiques des productions vidéo de ce qu'elle appelle "l'Etat islamique". Al Jazeera a tué le pauvre Muaz une seconde fois.
En Jordanie, la population s'est ressoudée autour des autorités et a condamné ce meurtre ignoble. L'armée jordaniene a diffusé un communique promettant la vengeance.
Amman a procédé à l'exécution mercredi à l'aube de deux jihadistes condamnés à mort, dont une Irakienne réclamée par Daech. Sajida al-Rishawi, condamnée à mort pour sa participation à des attentats meurtriers en 2005 à Amman, et un autre Irakien, Ziad Karbouli, un responsable d'Al-Qaïda, ont été exécutés à 04H00 locales (02H00 GMT), a dit à l'AFP le porte-parole du gouvernement, Mohammad Momani.
Selon les autorités jordaniennes, le jeune pilote âgé de 26 ans, a été tué le 3 janvier dernier. Les images de la vidéo de l'exécution montrent un jeune homme angoissé mais qui est resté digne et debout. Jusqu'au bout.
Daech revendique la terreur comme une arme…
Certes, l’Histoire contemporaine est marquée par d’innombrables atrocités, toutes aussi ignominieuses les unes que les autres: le génocide arménien, les crimes de guerre du Japon Shōwa, civils chinois enterrés vivants, actes de cannibalisme, femmes de réconfort -doux euphémisme désignant les prostituées dans les bordels militaires japonais établis dans les pays occupés-, l’extermination délibérée de Juifs, de prisonniers soviétiques, de tsiganes, l’épisode Staline, Mao, l’Europe barbare des années 1945 à 1950. Le génocide au Rwanda bien des années plus tard.
Mais si durant les heures sombres de l’Histoire, la cruauté a toujours été gardée secrète, dissimilée par ses auteurs, non avouée, elle est parfaitement revendiquée par les sanguinaires de Daech, mise en scène et relayée via un puissant appareil de propagande.
Viols, enlèvements, meurtres de masse, crucifixions de civils dans les régions sous son contrôle… les djihadistes de Daech font couler le sang au Moyen-Orient et le font savoir. Ils maîtrisent parfaitement la communication de guerre et déploient tout un arsenal idéologique pour diffuser leur cause dans le monde entier. Entre la réinstauration de l’esclavage, l’égorgement de masse, l’utilisation d’enfants au combat, ou encore l’assassinat monstrueux du pilote jordanien Muaz Kessesbeh, Daech déploie et met en scène la terreur pour s’imposer.
…et invente de nouveaux châtiments
Parmi les horreurs revendiquées par cette nébuleuse, la réinstauration de l’esclavage et la vente des captives. Durant l’année écoulée, des milliers de femmes yézidies ont en effet été kidnappées, parfois violées et réduites en esclavage. Un butin de guerre, en somme. Pendant ce temps, un « mode d’emploi» largement diffusé sur le web djihadiste expliquait que les captives pouvaient être vendues, achetées ou offertes, tel un bien marchand. Et comme tout bien marchand, elles pouvaient être léguées en héritage.
L’utilisation des enfants au combat fait aussi partie des ignominies de l’Etat islamique. En témoigne la récente diffusion d’une vidéo montrant un enfant d’une dizaine d’année exécutant deux hommes présentés comme étant des espions à la solde des renseignements russes.
Daech se distingue aussi par sa manière de punir les «crimes». Les peines prononcées par Daech ne sont pas toujours conformes à ce que prévoit la charia pour les mécréants ou les pécheurs. En fait, on peut avancer sans cynisme aucun que Daech a inventé de nouveaux châtiments.
Par exemple, il a été décidé récemment que l’exécution d’un groupe de 11 condamnés à mort se déroulera selon un tirage au sort. Ainsi, fin 2014, onze prisonniers de guerre du Hezbollah ont été condamnés à mort par «le tribunal de la charia de Daech», et comble du cynisme, leur exécution s’est déroulée selon un tirage au sort : une exécution tous les cinq jours.
Autre châtiment instauré par Daech, tout homosexuel capturé est désormais tué en étant jeté dans le vide depuis le toit d’un immeuble.
Les espions étrangers sont eux décapités. Parfois, ils sont attachés les bras en croix et abattus à bout portant d'une balle dans la tête.
Pour ce qui est du vol, du banditisme ou de l’adultère, certains châtiments sont identiques à ceux appliqués en Arabie Saoudite (amputation d’une main, amputation des mains et des pieds, lapidation si la personne est mariée). Le site Middle East Eye a même publié une infographie montrant les troublantes similitudes entre l'Arabie saoudite et Daech dans leur façon de punir les crimes.
Tous ces crimes sont commis sous les vivats des sympathisants et les clameurs «Allaho Akbar». Et devant les pires tortures, les bourreaux islamistes éprouvent une réjouissance et une délectation manifestes.
Comment expliquer autant de cruauté?
Pour Fethi Benslama, psychanalyste reconnu et l’un des grands spécialistes de l’islam radical, «il y a lieu d’abord de différencier la haine et la cruauté. La haine comme donnée fondamentale de l’humain, avec l’amour, est à distinguer en deux types. Le premier est la haine du semblable parce qu’il possède quelque chose qu’on n’a pas, tels un bien, un savoir, un pouvoir, etc., sa visée est dans l’ordre de l’avoir. Mais, il y a une haine plus radicale qui déborde la première et qui vise l’être même d’une personne ou d’un groupe parce qu’il existe en tant que tel.
"Cette haine de l’être est d’une insondable agressivité, elle veut abolir l’existence d’une entité individuelle ou collective comme genre (jinss), effacer ses références, sa parole, sa trace, bref faire comme si elle n’a pas été. (…)
"Ce type de haine a un débouché sur la cruauté, sous certaines conditions. On peut haïr sans infliger de la cruauté, on peut ressentir de la haine sans raison personnelle, comme le relevait Aristote. Les supporters d’une équipe de football peuvent haïr les supporters de l’équipe adverse, sans les connaître.
"La cruauté, quant à elle, suppose la jouissance sadique de la souffrance d’autrui. Pour qu’elle se réalise, il faut que le sujet sadique imagine qu’il fait jouir l’Autre à travers cette souffrance. (…)
"Le spectacle de la souffrance extrême dégage cet effet d’obscénité et d’horreur, dont ils se délectent dans la toute puissance. C’est une folie destructrice sans limites. On a déjà vu cela en Algérie, lorsque les massacreurs découpaient en petits morceaux femmes et enfants et étalaient leur chair sur les arbres.
"Le monde musulman est aujourd’hui en proie à des bandes organisées et puissantes qui mettent en scène le spectacle de la haine de l’être et de son corollaire, la cruauté sans bornes. C’est au-delà de ce qu’on appelle le terrorisme. Ces bandes attirent des jeunes perturbés et une frange de masses mues par une haine dans le registre de l’avoir, des populations privées de tout, des biens qui s’étalent devant elles, du savoir qu’ils n’ont pas et du pouvoir qui les écrase comme des cafards.
"C’est le résultat de toute une ère, celle de dictatures féroces, stupides, privatives de justice et de respect. Cette ère s’achève avec les soulèvements de 2011, par le désastre en cours dans la civilisation islamique contemporaine. Les éléments subjectifs de la haine que je viens d’indiquer n’ont pu prendre cette ampleur que dans des conditions politiques qui les ont rendus possibles".
Parmi les conditions politiques et sociologiques qui ont amplifié cette haine, Fethi Benslama cite “un discours qui promet la justice par l’identité, qui propose la vengeance et la réparation par la réappropriation du propre. L’identitaire est le discours de la haine de l’être, enveloppé dans l’illusion de pouvoir être «nous-mêmes» comme voie de salut, et pour être ce «nous-mêmes», il faut que l’être de celui qui est supposé l’empêcher soit effacé. L’empêcheur peut être n’importe qui: le non-musulman, le faux musulman (le laïque ou le séculier), le chiite, le sunnite, les femmes, le journaliste, l’artiste, etc. D’autres civilisations ont connu des périodes de déchaînement de la violence qui procède de la haine de l’être, l’Europe avec les nazis, l’Asie avec les khmers rouges, pour ne citer que ceux-là“.