En marge du sommet contre la violence extrémiste tenu à la Maison-Blanche le 19 février, une conférence a réuni au Washington Institute trois hommes de terrain: le maire de la deuxième ville danoise, Aarhus, Jacob Bundsgaard; le général-major américain Doug Stone, conseiller de Ban Ki-moon (Nations-Unies) et coordinateur du Mémorandum de Rome sur les meilleures pratiques de réhabilitation et de prévention ; et le coordinateur pour l’Union européenne pour la lutte anti-terroriste, Jean de Kerchove.

Familles, profs, psys et policiers

Très attendu, le maire d’Aarhus a expliqué l’expérience menée dans sa ville pour prévenir les départs vers la Syrie et réhabiliter ceux qui en reviennent vivants. Bundsgaard a insisté sur la surveillance, le renseignement et l’investigation afin de prévenir les départs et d’intervenir à l’avance.

Aarhus a développé un système original, très scandinave, par lequel services sociaux, police et écoles (Système SSP pour School, Social services, Police) doivent collaborer pour prévenir la marginalisation des jeunes et leur dérive vers la violence. Profs, familles, psys et policiers travaillent ensemble.

Des facteurs de risques et des facteurs protecteurs ont été identifiés,  tout le monde les connaît et un système de veille est en place.

Selon le maire d’Aarhus, «la prison ne règle pas tout et le rôle des familles et des mères est très important». «Les mères font fondre les cœurs des plus durs» a-t-il indiqué.

«Plus de 150 jeunes sont partie d’Aarhus vers la Syrie depuis deux ans dont 110 musulmans» indique le maire en réponse à une question de la salle. Au cours des dix dernières semaines,  cinq ont été tués en Syrie et 17 sont retournés. Protocoles d’accueil, de débriefing et de réinsertion sont en place.

 De son expérience a Aarhus, le maire danois dit que «tous les jeunes veulent mener une vie heureuse, avoir une famille, concrétiser leurs ambitions». «La première chose qu’ils nous disent quand ils reviennent, souvent traumatisés, est  je veux retrouver ma vie d’avant. Ces groupes fonctionnent comme des sectes ou des gangs,» ajoute-t-il. Ils les détachent de leur famille et leur lavent le cerveau.

L’expérience d’Aarhus est suivie de près partout dans le monde. «A Aarhus, indique son maire, les deux principaux départements de la ville sont celui de l’enfance et de la jeunesse et celui des affaires sociales et de l’emploi ».

4.000 djihadistes européens en Syrie et en Irak, 1.500 marocains, 1.500 jordaniens et 1.500 saoudiens

Pour le coordinateur de la lutte anti-terroriste de l’UE Jean de Kerchove, «sur les 4.000 djihadistes européens partis en Syrie, plus de 20% sont retournés mais nous ne savons pas encore ce qu’il faut en faire. Ils ont subi un lavage de cerveau, savent manier une kalachnikov et fabriquer des bombes, ont un réseau et parfois souffrent de stress post-traumatique!»

De Kerchove n’est pas un fan de la prison pour tous et tout le temps. «Les prisons sont des incubateurs de criminels et de radicaux assène-t-il;  et même si on condamne quelqu’un à 10 ans de prison pour voir voyagé en Syrie, il en sortira un jour».

De Kerchove rappelle deux traits de base du terroriste djihadiste: il est une personne isolée et il est imprégné d’une idéologie radicale et violente. Pour lui, «toute solution doit viser à reconnecter l’individu avec sa famille et à le « désidéologiser». On peut avoir des idées radicales, mais on ne peut pas être violent».

En matière d’idéologie, il propose quelque chose sur un sujet qui revient de plus en plus dans les débats actuels: comment faire face, réhabiliter, déradicaliser et intégrer les anciens combattants djihadistes: les salafistes non violents doivent parler aux salafistes violents.

 La religion étant un élément constitutif des revendications violentes des djihadistes, d’autres musulmans doivent leur parler et leur expliquer qu’idées politiques radicales ne riment pas automatiquement avec violence.

De Kerchove conclut en rappelant un chiffre qui fait mal des deux côtés de la Méditerranée: 60% de la population carcérale en France est de background musulman. Les chiffres sont aussi importants en Belgique et aux Pays-Bas.

Le mémorandum de Rome

L’Américain Doug Stone a été appelé auprès de Ban Ki-moon au siège des Nations-Unies après qu’il se soit occupé de réhabilitation des prisonniers en Irak dans les années 2000. «Sur 28.000 prisonniers, explique-t-il, seuls 4% étaient «idéologues», 70% des chômeurs».

Sous sa direction, des entretiens ont été menés avec chacun des prisonniers pour comprendre. Malgré le contexte particulier de la guerre en Irak,  Doug Stone pose de bonnes questions et ses rappels sont pertinents:

1. Les individus ne sont pas des idéologues radicaux à vie;

2. Alors doivent-ils rester en prison toute leur vie?

3. Si ce n’est pas le cas, où vont-ils après?

4. Il faut donc préparer leur retour dans leur famille, au travail, dans leur environnement.

C’est Doug Stone qui a coordonné le Mémorandum de Rome, synthèse des bonnes pratiques en matière de réinsertion et de déradicalisation. L’enjeu concerne plus de 80 pays aujourd’hui! «Ce n’est pas une ordonnance unique,» insiste-t-il.  En n’oubliant pas de rappeler: «Mais si vous faites une erreur, vous aidez à recruter».

Selon Peter Neumann du Centre international d’étude du radicalisme (ICSR) de Londres, plus de 20.000 combattants étrangers se trouvent en Syrie et en Irak. Saoudiens, Jordaniens, Tunisiens, Marocains, Russes et Français forment près de la moitié de ce total.

Peter Neumann n’était pas au Washington Institute vendredi 20 février mais la veille il s’exprimait  au sommet à la Maison-Blanche. Son constat est que «quelques FTF sont pieux mais la plupart ne le sont pas; beaucoup ont des histoires compliquées mais pas tous; un grand nombre d’entre eux ont été profondément touchés par les souffrances des Syriens».

«Quand ils reviendront, indique Neumann, certains auront perdus leurs illusions, d’autres seront traumatisés mais d’autres enfin resteront dangereux».

 Enfin à l’adresse des Européens et des autres, il rappelle deux ou trois vérités: «99% des familles des combattants ne veulent pas que leurs enfants aillent en Syrie; il faudra envisager de censurer la violence d’Internet». Puis il parle d’intégration. «Il y a une vérité désagréable pour mes compatriotes européens, indique-t-il. Quels que soient les combattants étrangers que mes collègues et moi avons rencontrés dans le cours de nos recherches, ils ont en commun de ne pas sentir impliqués dans la société. Ils ressentent un rejet pour ce qu’ils sont, pour leur look ou pour leurs origines».

«Cela ne fait automatiquement pas d’eux des terroristes mais cela les rend ouverts à une idéologie qui leur dit que l’Occident est en guerre contre eux».