Confrontée à une addiction a l’héroïne durant toute sa vie,  l’œuvre du pianiste Bill Evans a affronté de manière permanente sa destruction jusqu’à son décès.

Une fêlure perceptible dans toutes ses interprétations musicales qui ont toujours flirté avec le chaos sans jamais y basculer.

L’importance de ce musicien grandit au fur et à mesure que l’impossibilité de le remplacer devient flagrante sachant qu’aucun de ses contemporains n’a  jamais été en mesure de proposer une musique aussi éblouissante par sa mélancolie.

A la croisée des chemins, la musique de ce sosie d’Yves Saint-Laurent allie le romantisme de Frédéric Chopin à celui de Nat King Cole avec une suavité musicale qui n’a d’égale que son style torturé.

En collaborant à l’album «Kind of blues», Bill Evans avait déjà fait un pas dans l’éternité, mais il y est entré pleinement avec son 1er trio (Scott Lafaro et Paul Motian) à la base de son héritage musical.

Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter «Waltz for Debby» (1961) afin de comprendre combien son style méditatif a offert un apport séminal au jazz qui sous ses doigts magiques se transforme en musique de chambre.

Composé à la mémoire de sa première femme Ellaine qui s’est suicidée sous un métro new-yorkais, ce morceau dévoile en effet une musicalité bouleversante avec des harmonies à la fois tristes et féériques rappelant celles de Ravel.

Un jeu tout en nuances avec des accords incomplets qui laisse des trous rythmiques sublimement exploités par ses musiciens à l’image de son contrebassiste Scott La Faro.

Ainsi dans la reprise du thème «My foolish heart», Bill Evans offre une prestation époustouflante accessible aux profanes malgré son utilisation très pointue d’harmonies impressionnistes (Debussy).

En outre, sa manière d’interpréter les mélodies avec une monotonie sidérante est digne des plus grands chefs d’œuvre classiques grâce à son toucher tour à tour velouté ou cinglant et un sens élevé du voicing.

«The peacocks» est une complainte élégiaque transmettant une émotion à fleur de peau. Ce qui y est exprimé est simplement d’une beauté inracontable avec la synergie musicale Bill Evans-Stan Getz.

Tiré de l’album «But beautiful», ce morceau dont le titre à lui seul est un programme qui se passe de commentaires.

La dédicace est un art que Bill Evans pratiquera toute sa vie avec une impudeur émouvante dans «We will meet again» tiré du fabuleux album «You must believe in spring» paru à titre posthume en 1981.

Dédié à son frère Harry qui s’est lui aussi suicidé, son jeu est marqué par une sensibilité faite de nostalgie sans outrance et par une beauté crépusculaire entièrement habitée par la mort où Bill Evans convoque les ombres de son passé.

Pour boucler ce portrait ô combien peu exhaustif de ce pianiste désormais mythique, il convient de revenir en 1959 avec ce splendide morceau composé par Bill Evans et injustement attribué à Miles.