Dos de femme dos de mulet, c’est le miroir de la société marocaine aperçu par le bout de la lorgnette. Cet ouvrage, recueil de huit enquêtes sur les oubliées du Maroc, doit être lu. Premièrement parce que ses enquêtes sociologiques et historiques remontent aux origines des précarités.

Deuxièmement, parce qu’il rétablit une justice en rendant à ces femmes contées leur dignité volée.

Troisièmement parce qu’il rend hommage aux associations qui vont quotidiennement à la rencontre de ces femmes.

Des enquêtes qui en disent beaucoup sur les causes profondes de la précarité

Hicham Houdaïfa raconte ici des histoires de l’ombre, celles qu’on ne se donne pas la peine de voir. L’histoire des torturées de Ksar Sountate dévoile les conséquences d’une punition collective qui s’est abattue sur cette région révolutionnaire perchée entre le Haut et le Moyen-Atlas.

Bastion de l’insurrection de 1973, Ksar Sountate, à 15 km d’Imilchil va connaître pendant plus de 20 ans la marginalisation et l’isolement forcé de l’Etat, une sibaa au XXe siècle. Les familles d’insurgés n’auront plus accès à leurs documents administratifs. Les enfants ne disposeront pas d’extraits d’actes de naissance essentiels pour s’inscrire à l’école. Cet abandon de l’administration aura pour conséquence la persistance du mariage coutumier, en violation des lois en vigueur.

Des ouvrières dociles « importées » du Gharb

Dos de femme dos de mulet raconte le Maroc profond à travers des destins de femmes. Des petites histoires oubliées qui en disent beaucoup sur la grande. Cette fois-ci, à Berkane dans l’Oriental où l’auteur explique pourquoi les ouvrières agricoles proviennent d’ailleurs, du Gharb, de Taza, Bouarfa, Khémisset.

Dans les années 1980, les revendications syndicales, qui se font surtout entendre par la voix de l’UMT, se font plus en plus fortes et pour les briser, les exploitants font venir des ouvriers du Gharb.

Depuis toutes les années, des saisonnières du Gharb passent 5 ou 6 mois pour les récoltes de clémentines, de pommes de terre et d’haricot dans la région, gagnés un pécule certes modeste (entre 60 et 80 DH par jour), mais supérieur à ce qui se fait dans leur région. Qu’elles soient mariées ou célibataires, elles sont la proie de la prédation sexuelle des exploitants, de leurs familles, des cabrane – qui recrutent les saisonnières au Mouqaf – et même des ouvriers agricoles, parce que femmes seules, éloignées des leurs. Un double esclavage et une précarité qui se perpétuent.

Dans les bas fonds de Casa

L’auteur défait les stéréotypes collectifs. La précarité se trouve au coin de la rue, et dans les bouges de Casa, le sourire lascif des barmettate cache une profonde injustice. Celles-ci sont payées aux jetons de bières que les clients leurs offrent.

Ces filles boivent dès 19 ans une vingtaine de bières par soir pour parvenir à un salaire nécessaire. On remonte le fil de ces femmes de la nuit et leur histoire est presque toujours la même : des mères célibataires qui se sacrifient pour nourrir leurs enfants. Ces femmes ont fui la disgrâce familiale mais la honte les poursuit. Drapées de l’ombre de la nuit, elles trouvent l’anonymat aux enseignes immorales des débits de boissons. Elles sacrifieront leur jeunesse pour permettre un avenir meilleur à leurs enfants.

Parce que le regard d’Hicham n’est jamais apitoyé

Ces femmes rencontrées par Houdaïfa sont toutes des héroïnes d’une épopée invisible et tragique. Ces conditions terribles de travail et de vie, elles ne les acceptent que pour faire vivre leurs enfants. L’auteur rétablit une sorte de justice en braquant le projecteur sur ces femmes oubliées, laissées en marge de l’histoire. Comme ces femmes et filles d’insurgés de Ksar Sountate, qui ont elles aussi résisté aux exactions de l’armée et des forces auxiliaires : violences, tortures, rafles des biens, viols… Des héroïnes sans gloire qui n’ont pour elles plus que leur mémoire indélébile.

A la mine, elles risquent leur vie pour leur famille

L’écriture froide et objective d’Hicham trahit toutefois tout le respect et la dignité qu’il porte à ces femmes. Aussi rouées, précarisées, exploitées, déplacées, puis oubliées, etc. ce sont toujours des femmes fortes et dures. Les minières de Mibladen qui ont repris les pioches de leur mari brisé par la mine, mènent le travail le plus mortel qui soit.

Les ghirane dans lesquelles elles s’aventurent menacent de s’effondrer à tout moment, car les ouvrières clandestines s’attaquent aux piliers. Une énergie du désespoir les anime : « On mange notre pitance et on attend la mort. Quand je pars à la mine, je ne sais jamais si je reviendrai. Mais c’est grâce au ghar qu’on achète le sac de farine, l’huile et la bonbonne de gaz».

Des discours d’insoumission se détachent des récits terribles

« Pour moi il n’y a pas de pardon entre nous. C’est Dieu qui nous rendra justice » dit Merrou Ouhammi, femme d’insurgé de Ksar Sountate, s’exprimant au sujet de l’Instance Equité et Réconciliation. « Harcelée pour harcelée, je préfère carrément me prostituer, plutôt que de me faire abuser sans contrepartie par le patron, le gérant, ou quelqu’un d’autre » dira une ancienne ouvrière agricole de Berkane.

Hommage au travail associatif

Houdaïfa a suivi pour son travail d’enquêtes les associations qui suivent quotidiennement ces femmes. La fondation Ytto qui sillonne le pays avec des campagnes de sensibilisation sur le mariage coutumier. L’AMDH qui recense les Marocaines victimes de la traite à l’étranger. Ces associations font le travail que ne fait pas l’Etat et forcent à ouvrir les yeux sur les oubliées et oubliés du Maroc.

L’auteur leur rend hommage en rappelant que son travail n’aurait pu être possible sans elles. Il leur rend la pareille en éclairant le destin de ces femmes oubliées des associations comme les barmettate de Casablanca.

Dos de femme, dos de mulet, les oubliées du Maroc profond, par Hicham Houdaïfa, éditions En toutes lettres (2015), 122 pages, 65 DH.