Da'ech vient de diffuser une vidéo de propagande dithyrambique sur l’itinéraire d’un jihadiste français sexagénaire parti combattre dans ses rangs.

D’une durée de 15 minutes, tournée en images haute résolution, la vidéo est réalisée à des fins de recrutement et cible avant tout les sympathisants basés en France. Elle montre aussi à quel point le storytelling constitue une arme redoutable aux mains des propagandistes de Da'ech.  

C’est Al-Hayat Media Center, l’une des branches du système de propagande de l’Etat autoproclamé, qui a produit et réalisé le film. Cette webtélé au logo inspiré de celui d’Al Jazeera s’adresse directement aux Occidentaux, en anglais ou dans d’autres langues. Cette fois, elle s’adresse en français aux sympathisants du mouvement terroriste basés en France en racontant l’histoire de celui qui se fait appeler Abu Suhaib Al-Faranci. 

D’entrée, on voit ce Français converti dont le vrai nom n’a pas été cité, tirer à la kalachnikov, lire le coran, donner une accolade à un frère jihadiste, relire le coran, sur fond de chants religieux musulmans.

Vêtu d'un uniforme militaire, l’homme âgé d’une soixantaine d’années, les yeux verts et la longue barbe orange raconte sa conversion à l’islam et son départ pour le jihad sous la bannière de Da'ech. 

Dans son récit, Abu Suhaib Al-Faranci théâtralise son itinéraire. Ses «stories» narrées avec lyrisme se substituent aux arguments pour manipuler et formater les esprits fragiles.    

Révélation précoce

«A l’âge de 7 ans déjà, j’ai eu une vision importante. Alors que j’étais dans une église, j’ai prié pour Dieu en faisant abstraction des saints et de tout ce qui concernait l’environnement catholique. A cet instant, une grande lueur m’a enveloppée et m’a convaincu que Dieu existait réellement», raconte-t-il.   

Après cette «révélation précoce», Abu Suhaib Al-Faranci dit s’être inscrit à un séminaire pour devenir prêtre. Mais ses questions d’ordre religieux resteront sans réponses. Il quitte alors le séminaire et démarre sa vie active. «Cherchant toujours la vérité, je me suis intéressé aux différentes religions, sans pour autant trouver ce que je cherchais», dit-il. 

Plus tard, il intègre une entreprise qui lui permet de voyager dans 38 pays (ce qui lui vaut le surnom de french businessman dans le web jihadiste). Mais malgré une situation très convenable selon lui, l’homme n’était pas satisfait intérieurement: «Je cherchais une vérité que je n’arrivais pas à trouver dans le monde entier (sic !)». 

Sans transition, Abu Suhaib Al-Faranci raconte comment un jour, de retour de son travail, il se dit que «l’islam c’est quelque chose», et qu’il allait désormais faire sa prière comme les musulmans. «Je me suis mis en direction de la Mecque. J’ai senti une forte concentration. Je me suis senti envahi par Allah, envahi par une sorte de crainte, de peur, de joie. Une lumière est venue m’envelopper. Au moment où je faisais le soujoud (prosternation), le front sur le sol, j’ai senti Allah très proche de moi. J’avais peur, je tremblais, je pleurais en même temps, c’était une sensation énorme, une sensation de joie, de tristesse, de crainte, et en fait, de sécurité, de pleine sécurité. Je ne voulais plus bouger, car je sentais que c’était véritablement ça l’islam, en étant sécurisé intérieurement», raconte-t-il en caressant sa kalach. 

Et d’ajouter: «c’est la plus belle nuit de ma vie. Je me suis senti pur, comme un nouveau né. Malgré les inconvénients que ça allait apporter d’être musulman, le refus familial, les portes qui se referment, et c’est effectivement c’est ce qui s’est produit par la suite, je me suis empressé le soir même de lire les premiers versets du coran, en me disant que c’est le livre où il n’y avait pas de doute. Je me suis rendu compte que c’est un miracle, un grand miracle».  

Suivre Al-Baghdadi est une obligation

C’est bien connu, les jihadistes agissent en justifiant leurs actes par l’islam. «Tuez, Dieu vous le commande!», c’est un peu l’injonction de Ben Laden, d’Al Baghdadi, de Zawahiri.

Dans son récit, Abu Suhaib Al-Faranci utilise le même mécanisme en racontant son expérience personnelle. A l’origine, un voyage en Arabie Saoudite durant lequel il finit par être déçu des «faux» cheikhs saoudiens: «les cheikhs saoudiens ne sont pas de vrais cheikhs car ils détournent les choses essentielles qui figurent dans le coran et la sunna. Ils détournent la vérité car ils ne parlent pas du djihad», dit-il.  

Toujours «à la recherche de la vérité», il pose la question à «un frère» averti. «Le coran parle du djihad, pourquoi on n’en parle pas. Il m’a dit qu’il ne faut pas en parler car c’est dangereux. J’étais exaspéré. J’ai trouvé qu’il y avait trop de cachettes, trop de sournoiseries».  

Avec ce frère fraîchement rencontré, Abu Suhaib Al-Faranci poursuit sa recherche de la vérité. «Nous avons rencontré des frères qui étaient de vrais musulmans et qui avaient déjà fait le djihad. Ils nous en confirmé que le jihad était une obligation et qu’il fallait suivre cette voie. J’ai compris qu’il n’y avait pas de doute, qu’il fallait suivre cette voie, cette vérité». Mais là où le récit de ce jihadiste au service de la propagande de Da'ech devient dangereux, c’est lorsqu’il explique que «l’islam dit qu’il faut suivre la voie du jihad et qu’il faut le faire en Syrie».  

«Grâce à Allah», la route a été facile pour ce jihadiste qui a traversé la Syrie à pieds pour rejoindre à la milice salafiste armée Jabhat Al-Nosra. Mais encore une fois, cette milice ne correspondait pas à ce que recherchait le jihadiste… jusqu’au jour où il y a eu l’annonce de l'établissement d'un califat sur les larges pans de territoires que Da'ech a conquis en Irak et en Syrie.

«A ce moment-là, je me suis dis qu’il n’y avait pas de doute. Il faut rejoindre Abou Bakr Al-Baghdadi, c’est une obligation. Cela fait partie du coran et de la sunna», dit-il à l’attention des sympathisants français du mouvement terroriste, avant de pousser sa propagande encore plus loin: «Quand j’ai rejoint Da'ech, j’ai vu qu’il y avait des institutions, des ingénieurs, des docteurs, des médecins, des gens sensés qui ont quitté l’Europe ou d’autres terres pour faire le djihad, avec une intégrité et une sincérité totales». 

Ce n’est pas la première fois que Abu Suhaib Al-Faranci suscite l’admiration de la galaxie jihadiste ou se met au service de la propagande de Da'ech. En septembre 2013, le combattant Abu Sakhr Al-Tamimi, du groupe jihadiste Suqour Al-’Izz («Les faucons de la dignité») racontait que Abu Suhaib s’était rendu dans son village en Syrie, lequel «souffrait de coupures de courant, et a réussi à rétablir l’électricité dans toutes les maisons, alors que les frères avaient baissé les bras. Cela montre les facultés mentales remarquables qu’Allah lui a accordées et qu’il met au service des moudjahidines.»