Et si l’émergence de Da’ech n’était que la résurgence d’un vieux rêve, celui d’une revanche à prendre depuis la chute du dernier calife abbasside au 13e siècle ? C’est ce que pense Thomas Flichy de La Neuville, docteur en droit et géopolitologue spécialiste de l'Iran, auteur de plusieurs ouvrages sur le Moyen-Orient parmi lesquels « L'Etat islamique : Anatomie du nouveau Califat » (BG Editeur), coécrit avec l’islamologue Olivier Hanne.

Médias24 : Dans le dernier numéro de « Dabiq », le magazine officiel de Da’ech, le groupe jihadiste revient sur ses ambitions africaines. Ambitions réelles ou action de com’ ?

Je pense qu’il y a effectivement des connexions entre les pays d’Afrique du nord que sont la Libye et la Tunisie et l’Etat islamique. Ces connexions sont avérées. Mais cela est moins vrai pour les pays d’Afrique subsaharienne, malgré la présence de Boko Haram au Nigéria. Je pense qu’il s’agit plus d’une action de communication.

M24 : Même quand on sait que Boko Haram a prêté allégeance à Da’ech ?

Je pense que dans le cas de Boko Haram, il s’agissait aussi d’une action de communication. Les distances soin lointaines entre le Moyen-Orient et l’Afrique subsaharienne. L’Etat islamique a des ambitions territoriales réduites, à savoir la Syrie et l’Arabie saoudite. C’est une remontée dans le temps d’une capitale de califat à une autre. C’est d’abord Damas puis Médine. Mais pour l’instant, l’objectif territorial est plus le Moyen-Orient que l’Afrique.

Dans « l'Etat islamique : anatomie du nouveau califat », vous estimez que l’émergence du califat n’est que la résurgence d’un vieux rêve, celui d’une revanche à prendre depuis la chute du dernier calife abbasside au 13e siècle…

C’est effectivement la résurgence d’un rêve, d’une histoire. Il y a énormément d’éléments qui montrent que Da’ech cherche à s’approprier une réalité historique. Abou Bakr al-Baghdadi parle comme les anciens califes. Il a un peu leur positionnement. C’est très clairement une remontée vers l’histoire.

 M24 : Qu’est-ce qui explique l’émergence de Da’ech ?

Je pense que c’est le chaos qui a été provoqué par la guerre d’Irak. Dans ce chaos, les chefs tribaux se sont organisés pour maintenir l’ordre dans le chaos. C’est aussi un projet politique, pacifier ce territoire qui était en proie à la guerre.

M24 : Dans votre ouvrage, vous revenez longuement sur l’appareil de propagande particulièrement développé. Vous expliquez que Da’ech maîtrise parfaitement la communication de guerre…

C’est un appareil de communication hollywoodien, une technique américaine, la plus moderne qui soit, qu’il s’agisse de films de propagande ou de l’utilisation des réseaux sociaux à l’américaine au profit du califat. Nous avons affaire à une technologie très avancée. L’Etat islamique dispose aussi de ses propres moyens de production comme al-Furqan Media. 

M24 : L’Etat islamique autoproclamé n’est-il qu’un symptôme passager de la crise profonde que connaît la région ou prospérera-t-il encore longtemps ?

Je pense que Da’ech prospère sur le chaos généré par les interventions américaines, c’est vrai pour la Libye, la Syrie et l’Irak. Da’ech profite de la déstructuration des Etats pour prospérer. Et il faut plus de temps pour construire un Etat que pour le détruire. Il est probable que cette organisation terroriste continue de survivre dans les pays qui vivent dans le chaos. Da’ech profite aussi de la position de la Turquie et de l’Arabie saoudite, qui n’ont pas intérêt à ce qu’il y ait une continuité territoriale entre l’Iran et la Syrie, de sorte que l’Iran ait un accès facile à la Méditerranée.

M24 : C’est ce qui explique le prétendu laxisme des autorités turques face aux jihadistes qui traversent son territoire pour aller combattre en Syrie ?

Il y a effectivement une sorte de double jeu des autorités turques. Les Turcs vivent aussi sur le regret de l’ancien empire ottoman. Ils ont tenté d’agiter le monde arabe avec desrévolutions de couleur, mais cette implantation a été un échec. Les Turcs entretiennent l’espoir d’une implantation ottomane dans le sud. C’est aussi pour cela qu’ils s’opposent au régime de Bachar el-Assad.

M24 : Plusieurs mois après que les Etats-Unis ont formé une coalition internationale, Da’ech ne semble pas affaibli, bien au contraire. La stratégie américaine est-elle vouée à l’échec ?

Il n’y a plus de stratégie américaine contre Da’ech. Les Etats-Unis envoient des signaux contradictoires. Le président Obama ne cache pas sa volonté d’arracher un accord sur le nucléaire avec l’Iran, alors qu’au même moment il veut continuer de privilégier l’Arabie saoudite. Les Etats-Unis ne sont plus capables de faire de choix géopolitiques. Pour combattre Da’ech, il faudrait que les Etats-Unis s’appuient sur leurs adversaires irréductibles : la Syrie, la Russie, l’Iran et la Chine. Or, ces puissances sont aussi les adversaires géopolitiques de Washington. Pour les Américains, combattre l’Etat islamique équivaudrait à un retournement géopolitique en s’alliant avec leurs anciens adversaires. Mais en même temps, je pense que c’est la seule façon pour combattre efficacement Da’ech.

M24 : En parlant des Américains, vous expliquez dans un article publié dans « Les Echos » qu’il y a dix ans, les services de renseignement américains prévoyaient déjà l'émergence de Da’ech. La justesse des prévisions faites à cette époque est édifiante…

Les Américains ont fait ce rapport il y a 10 ans, envisageant plusieurs scénarios pour le monde en 2020. Parmi les scénarios, celui d’un nouveau califat qui permettrait de fédérer les populations de la région. Les services de renseignement américains prévoyaient qu’Al-Qaïda serait détrônée par des groupes islamistes extrémistes d’inspiration similaire, et qu’une prise de pouvoir radicale dans un pays musulman du Moyen-Orient pourrait aiguillonner le terrorisme dans la région. On ne peut qu’être frappé par la justesse des prévisions faites à cette époque. Mais de là à dire que le califat est une idée américaine, c’est aller trop loin. Les Américains avaient aussi imaginé des scénarios différents, comme la pax americana, un monde pacifié par les Etats-Unis. Un scénario qui s’est évidemment révélé faux.