L’ancien négociateur américain au Proche-Orient Dennis Ross, l’ancien ambassadeur U.S. à Bagdad et à Ankara James Jeffrey ainsi que Robert Satloff du Washington Institute sont longuement intervenus mercredi 1er avril à Washington sur la complexité de la situation actuelle au Moyen-Orient.
A l’ordre du jour: les guerres opposant sunnites et chiites, les tensions américano-israéliennes et les négociations sur le nucléaire iranien.
Jim Jeffrey a mis en évidence le fait que les Etats-nations du Moyen-Orient sont soumis aux pressions des intérêts économiques et des loyautés ethniques, mais également de plus en plus à celles des jeunesses de ces pays: «Les jeunes critiquent les systèmes politiques en place qui ne veulent pas se moderniser et qui ne leur proposent que le chômage ou l’émigration».
Selon Jeffrey, les Etats-Unis ne peuvent tout régler des problèmes du Moyen-Orient mais «vu les enjeux, ils devront continuer à être présents, quoique de manière différente».
Pour Jeffrey, comme pour Dennis Ross et Robert Satloff, «il est évident que la priorité du moment pour Washington est d’aboutir à un accord avec l’Iran».
Sous Obama, Washington ne veut plus continuer à subvenir aux besoins de défense des pays du Golfe et d’Israël ad vitam eternam.
Barack Obama, Joe Biden et John Kerry souhaitent contenir le nucléaire iranien au civil, chose qu’aucun autre Etat ne pourra empêcher et intégrer Téhéran dans le contrôle et la résolution des dossiers du Moyen-Orient.
Au milieu des négociations sur le nucléaire iranien actuellement en cours à Lausanne, Washington a rendu publics des documents prouvant l’existence de réacteurs nucléaires israéliens, à Dimona notamment.
Téhéran au centre du jeu
La réalité sur le terrain aujourd’hui est qu’outre la puissance de Téhéran -70 millions d’habitants et 20e PIB mondial malgré les sanctions- les Iraniens sont présents et influents à Bagdad, Damas et Beyrouth tout en tirant quelques ficelles au Bahreïn où la population est à majorité chiite ainsi qu’au Yémen.
Au sujet de ce dernier pays, Robert Satloff a rappelé que la doctrine politique officielle saoudienne dans les années 1960 se résumait à «garder les frères [Saoud] unis et les Yémen divisés». Mais les doctrines comme les réalités du terrain ne sont pas immuables.
Le diplomate Dennis Ross qui a servi sous cinq administrations depuis George Bush Sr. jusqu’au premier mandat de Barack Obama a rappelé que «sous chaque administration, il y a eu une crise au Proche-Orient. Sous cette administration, il y en a plusieurs à la fois».
«Nous ne vivons pas un moment de particulière cohérence au Proche-Orient actuellement» a-t-il insisté.
Pour Ross, la période actuelle est caractérisé par un assaut généralisé contre les Etats de la région pas seulement de la part de “l’Etat islamique“, mais également de la part de l’Iran et de groupes ethniques différents. La situation ne doit pas non plus déplaire à Tel Aviv.
«Les Iraniens défient les Etats sunnites et les sunnites réagissent» a-t-il rappelé pour expliquer la réaction saoudienne à la situation au Yémen et au Bahreïn en 2011 et 2012.
Cette réaction est accentuée par les négociations sur le nucléaire iranien. «Celles-ci remettent Téhéran au centre du jeu et cela ne plaît ni aux Israéliens ni aux Etats arabes». Ce qui fait dire à Ross que «le premier souci des Arabes n’est pas l’Iran mais l’Etat islamique», une position saoudienne et égyptienne que rejoint Tel Aviv.
Les deux objectifs de Washington
Pour Ross, «Obama a deux objectifs parfois contradictoires, celui de négocier avec l’Iran et de contenir l’Etat islamique. Washington compte sur Téhéran pour repousser l’Etat islamique et cela ne plaît pas aux Etats arabes sunnites».
Mais Téhéran est aujourd’hui présente en Irak, en Syrie et au Liban, alors que les pays du Golfe sont riches mais sans assise populaire ou projection politique internationale d’envergure, contrairement à l’Iran, à la Turquie ou à Israël.
Satloff rappellera que «le seul moment où les Arabes ont décidé de créer une force de défense inter-arabe a été en 1950, deux ans après la création de l’Etat d’Israël ; cette fois-ci, les Arabes veulent créer une telle force non pour aider Mahmoud Abbas ou combattre Aboubakr al Bagdadi, mais pour contrer Téhéran et ses alliés au Yémen».
Enfonçant le couteau dans la plaie arabe, Robert Satloff rappellera également dans son intervention que «l’ensemble des conflits israélo-arabes et israélo-palestinien depuis 1948 ont fait 125.000 victimes, moitié moins que la seule guerre civile syrienne depuis 2011! 125.000 morts, a-t-il rappelé, cela fait 10% du nombre des victimes de la guerre Irak-Iran des années 1980!»
Pour Jeffrey, Ross et Satloff, des vétérans et des experts des mondes diplomatiques et académiques américains, la politique U.S. dans la région au cours des prochaines années sera déterminée par le refus de l’opinion publique américaine de voir des troupes au sol.
«Les Américains ne veulent pas voir leur pays quitter le Moyen-Orient mais ils savent qu’ils ont moins besoin de son pétrole, qu’Israël peut se défendre seule et que les pays arabes doivent plus se prendre en charge sur le plan de la sécurité».
C’est notamment le créneau dans lequel Le Caire et Rabat tentent de s’engouffrer auprès des Saoudiens, Emiratis et autres Bahreïnis.