Médias 24 : Sommes-nous à la veille d’un accord définitif sur le nucléaire iranien ?
Thomas Flichy de La Neuville : La rumeur d’un accord définitif sur le nucléaire iranien doit être accueillie avec la plus grande circonspection. Il existe en effet une différence culturelle fondamentale entre la culture française et persane de la négociation : alors que la négociation française se présente essentiellement comme une opération préparatoire à laquelle le droit met fin, la négociation persane préside à la naissance du droit, en accompagne la vie et en scelle souvent la destruction. Loin de se présenter comme une parenthèse au triomphe de la loi ou une maladie du droit, elle joue naturellement avec lui et l’habite jusqu’à sa recomposition. Bref, les accords ne sont jamais définitifs en Iran, et la négociation se poursuit après leur conclusion.
Les renégociations après signature sont elles fréquentes en Iran ?
Oui, les renégociations d’accords internationaux sont même la norme en Iran. En effet, ces accords apparaissent en Iran comme un départ plus que comme un point d’arrivée. Il est donc courant de revenir sur une convention internationale. L’histoire des relations entre la Perse et les Etats européens en fournit plusieurs exemples. Après la perte d’Ormuz et de Bahreïn, îles dans lesquelles se pêchent de belles perles, les Portugais signent un accord avec la Perse. Mais les Persans reviennent sur leur accord après deux ans. En 1515, Albuquerque signe un traité avec la Perse. Celui-ci stipule que le Roi d’Ormuz est un vassal de la couronne portugaise. En échange, les Portugais promettent d’aider la Perse à reprendre les îles de Bahreïn à la dynastie arabe des Jabrides, à s’allier avec eux contre les Ottomans et à mettre fin à la révolte des tribus baloutches à Makran. Ce traité n’est pas respecté et un nouvel accord doit être signé en 1522. De même, le premier traité officiel signé entre la Perse et la France le 16 septembre 1708 garantit aux Français des avantages commerciaux ainsi que la protection des sujets français et des missionnaires. La guerre de succession d’Espagne (1701-1714) et les difficultés des voyages retardent deux fois sa ratification. Une fois signé en bonne et due forme, il doit être en partie renégocié par Mgr Galliczon, coadjuteur de Pidou en ce qui concerne les privilèges accordés aux missionnaires. Négocié avec difficulté, les accords internationaux sont sujets à renégociation continuelle.
Qu’en est-il en matière commerciale ?
En Iran la signature d’un contrat commercial ne scelle pas non plus la fin des pourparlers, il est vu comme un départ. Le style de négociation iranien consiste en un marchandage visant à renégocier les clauses une fois la discussion terminée. La révision unilatérale des traités est d’ailleurs fréquente en matière pétrolière. Selon le contrat signé par la concession accordée au britannique William d’Arcy au début du XXe siècle, la compagnie anglaise devait payer au gouvernement une somme annuelle définie de façon assez vague comme équivalente à 16 % des bénéfices nets de la compagnie. Formulée avant la découverte du pétrole en quantités industrielles, la formulation imprécise du contrat débouche sur d’importants différends. Le cœur du problème est la définition des profits, au sujet de laquelle, comme d’habitude, l’opinion des experts diffère. Le gouvernement iranien argue qu’il n’est pas lié par un traité établi avant l’avènement d’un gouvernement constitutionnel en Iran. Le contrat est par conséquent modifié à plusieurs reprises jusqu’à la rupture définitive, et ceci sous l’impulsion de l’Etat.
L'accord d'étape sur le programme nucléaire iranien serait-il synonyme d’une action de communication ?
Effectivement, contrairement aux apparences, la question nucléaire n’est pas centrale dans le dossier iranien. Il s’agit donc essentiellement d’un enjeu de communication, et ceci pour l’ensemble des protagonistes. Pour le gouvernement iranien, l’aspiration à l’enrichissement nucléaire permet de stigmatiser l’enrichissement nucléaire clandestin d’Israël tout en faisant miroiter à la population l’acquisition d’une bombe nucléaire. Ceci a pour effet immédiat d’aiguiser la fierté patriotique de la population. L’image de la bombe nucléaire a été utilisée de manière symétrique par le gouvernement israélien : en désignant un ennemi extérieur prêt à semer l’apocalypse, celui-ci a pu rassembler une population intérieure minée par les divisions. Ceci est également vrai pour les chancelleries européennes, en perte de vitesse, pour lesquelles la question nucléaire iranienne a permis de maintenir l’illusion de politiques étrangères autonomes. Pour Barack Obama enfin, l’action de communication sur sa victoire diplomatique en Iran permet de masquer l’ensemble des désastres militaire dont il a dû assumer l’héritage. En réalité, l’image mentale de l’explosion nucléaire est d’une telle puissance, qu’elle a été instrumentalisée par l’ensemble des protagonistes afin de manipuler les émotions des foules en coupant court à toute réflexion.
Dans ces circonstances, que faut-il retenir de l’accord qui vient d’être signé ?
Il faut retenir essentiellement les visites des inspecteurs de l’AIEA. La filière industrielle nucléaire irrigue en effet l’ensemble de l’industrie de pointe iranienne. En la contrôlant à intervalle régulier, les inspecteurs de l’AIEA peuvent se faire une idée très précise des avancées technologiques iraniennes dans le domaine industriel. Or c’est précisément l’innovation iranienne qui inquiète l’Occident, dans la mesure où ce pays est aujourd’hui allié à la Chine et à la Russie. Quant à la bombe nucléaire, l’Iran n’a nullement besoin de la fabriquer lui même. Il lui suffirait de l’acheter à ses alliés, qui lui fournissent d’ores et déjà, une aide militaire importante.
Quels sont les véritables enjeux pour l’Iran ?
L’Iran représente un enjeu géopolitique majeur dans la mesure où ce carrefour commercial relie depuis l’Antiquité, l’Europe aux Indes. Qui plus est, ses réserves gazières en font un objectif stratégique de premier plan. Il suffit d’ailleurs de se transporter un demi-siècle en arrière pour s’apercevoir que l’Iran constitue l’objectif majeur des forces de l’Axe, pendant la seconde guerre mondiale, afin de couper la Grande-Bretagne de son ravitaillement en provenance des Indes. Si les verrous de Stalingrad et de Singapour sautent, alors les colonnes de chars de la Wehrmacht se précipiteront vers l’Iran tandis que les cuirassiers japonais, feront soudain irruption dans le golfe Persique. Mais le plan échafaudé par les Allemands en 1942 échoue et l’Iran devient la plus grande plate-forme logistique d’acheminement des armes américaines vers l’Union soviétique. Aujourd’hui, la situation reste inchangée, à la différence près que le centre de gravité économique mondial, en se déplaçant progressivement vers l’Orient, a rendu les sanctions américaines caduques. Il n’aura servi à rien aux Etats-Unis d’user de l’arme des sanctions pour balayer les entreprises françaises, italiennes ou allemandes implantées en Iran. Ce sont les Chinois qui les ont remplacées. Aujourd’hui, au cours de la gigantesque bataille d’influence, qui a eu lieu à Washington, entre les tenants de la ligne dure israélienne et ceux – beaucoup plus discrets – d’une réouverture d’un marché iranien combinée à la possibilité d’agir à nouveau sur les affaires du Moyen-Orient, ce sont les seconds qui l’ont emporté.
Quelles conséquences géopolitiques et économiques ?
En premier lieu, l’avancée américaine, met en pleine lumière l’impasse d’une politique étrangère française faisant fi de l’expertise de ses propres diplomates. L’accord donne raison a posteriori aux diplomates dont les positions réalistes et nuancées ont été réduites au silence au bénéfice d’une dangereuse fuite en avant. En second lieu, l’imminence du rapprochement irano-américain a forcé l’Arabie Saoudite à démasquer ses batteries. En lançant violemment son aviation sur le Yémen afin de faire échouer ce rapprochement, l’Arabie Saoudite a montré en creux qu’elle pouvait parfaitement agir militairement à l’encontre de l’Etat islamique mais s’en abstenait soigneusement. Elle va devoir aujourd’hui s’accommoder d’un rééquilibrage de la politique américaine à son détriment. Il est possible que cela l’engage à se rapprocher davantage encore d’Israël. Pour autant, les équilibres géopolitiques sont loin d’êtres bouleversés. La politique désastreuse de confinement de l’Iran a eu pour résultat de structurer une solide alliance continentale eurasiatique, un nouvel empire mongol constitué par l’Iran, la Chine et la Russie, et auquel Poutine vient de raccrocher la Turquie. Aujourd’hui, les Etats-Unis tentent d’introduire une brèche dans ce dispositif. Il s’agit enfin d’une inflexion intelligente, mais bien tardive et seule une reconnaissance éclatante de la légitimité de l’Iran à exercer le leadership régional serait susceptible d’entraîner un véritable renversement géopolitique. Pour l’instant, la conclusion d’un accord n’entraîne qu’une conséquence : la bataille économique entre la Chine et les Etats-Unis est ouverte. Par conséquent, l’Iran retrouve sa place géopolitique centrale. Il n’a aucun intérêt à un règlement trop rapide de la question. L’essentiel pour lui est de se positionner au centre en tant qu’arbitre imprévisible et silencieux.
Pour aller plus loin : Antoine de Prémonville et Thomas Flichy de La Neuville, Géopolitique de l'Iran, de l'empire confiné au retour de la puissance, Presses Universitaires de France, 2015.