« Aucun autre saxophoniste ne m’a jamais autant estomaqué depuis le départ de John Coltrane. »

D’ordinaire très peu porté sur les superlatifs, c’est pourtant en ces termes que Miles Davis, jazzman culte s’il en est, parlait de son dernier sax alto.

Connaissant à la fois son niveau d’exigence et son « nez » pour détecter de nouveaux talents, cette citation tient à elle seule lieu de sésame artistique mondial.

Afin d’illustrer cette appréciation, nous avons délibérément choisi de présenter Kenny Garret aux côtés de l’ange noir du jazz pendant les cinq dernières années de la vie de ce dernier (1987-1991).

Pour l’avoir suivi comme spectateur, ce qui saute aux yeux quand Kenny démarre un solo, c’est l’impression de se tenir auprès d’un gigantesque brasier ou alors au centre d’un tambour.

En 1987, Miles embauche Kenny pour l’accompagner dans la tournée mondiale du mythique album « Tutu » composé par un autre de ses brillants jeunes compères, le bassiste Marcus Miller.

Un aperçu de ce concert donne déjà la pleine mesure de la virtuosité de ce saxophoniste aux côtés d’un mentor qui a toujours fait en sorte que son groupe soit une sorte de conservatoire « in vivo ».

L’interprétation de « Thomas » peut se résumer à dix minutes de pur bonheur avec un mariage synchronique entre la trompette de Miles et le sax de Kenny alternant douceur et âpreté.

 

Depuis ses débuts, le sax (alto et soprano) de Kenny a toujours eu un énorme son mais au contact de l’homme à la trompette rouge, il l’a transformé en une voix envoûtante quasi-humaine.

Dès les premières images de son interprétation « d’Amandla » composé par Miles, on voit ce dernier céder la place à Kenny sur scène, ce qui en soi est un immense gage de confiance.

Les oreilles averties noteront que tout comme Miles, Kenny est capable de prendre son chorus, d’aller dormir puis de revenir et retrouver exactement  le même tempo qu’avant.

Quand il rentre dans le morceau, il l’intègre comme s’il sautait à la corde en ne cherchant pas une voie d’accès, mais en la trouvant.

A la fin de sa prestation, tel un maître d’école distribuant des bons points, Miles avait l’habitude de sortir une pancarte marquée « Kenny » qu’il agitait devant le public pour louer son artificier en chef.

 

 

Dans la version stratosphérique de « Human nature » (Michael Jackson), dès que Kenny entonne son solo, il donne l’impression de chevaucher son sax comme un cheval de rodéo.

Il démarre une galopade effrénée montant en puissance jusqu’à se conclure par une cavalcade éblouissante rendue possible par l’admirable homogénéité de son jeu staccato.

Son style offre une densité musicale rarissime en jazz  grâce à la fermeté de son attaque dominée par un souffle et une énergie incroyables qui ne se démentent pas de bout en bout.

Kenny nous livre une prestation incroyable dans l’unicité grâce à unepuissance d’improvisation étourdissante aussi bien sur le plan rythmique qu’harmonique.

 

 

L’attaque de « Penetration » composé par Prince commence par une ligne de basse qui d’emblée donne le ton sur la suite des événements.

Accolé à Miles, Kenny se livre alors à une interprétation très haute en altitude avec un timing musical et une mise en rythme exceptionnels.

Possédant la fougue des premiers matins du jazz, ce souffleur envoie littéralement selon l’expression de mise chez les adeptes de cuivre et d’envolés lyriques.

De son expérience passée auprès du prince des ténèbres, il révèle avoir appris qu’il ne pourrait jamais être Miles Davis mais que plus prosaïquement, il pouvait être Kenny Garret.

Tout ceci n’est que verbiage car l’essentiel se passe dans vos oreilles alors soyez présent à Essaouira en mai vu que ce sera l’occasion de se faire plaisir et que ce serait vraiment dommage de s’en priver !