La diplomate palestinienne Leïla Chahid et le journaliste franco-israélien Charles Enderlin ont mis en avant des analyses pertinentes et débattu sans langue de bois mercredi 15 avril au sein de la rédaction de Mediapart à Paris.

Leïla Chahid est ancienne ambassadrice de la Palestine à Amsterdam, Paris et Bruxelles auprès de l’Union européenne. Charles Enderlin, auteur d’ouvrages et documentaires de référence, a été le correspondant de France 2 à Jérusalem pendant plus de 25 ans.

Leila Chahid a vécu au Maroc de 1977 à 1989 et son époux n’est autre que le romancier Mohamed Berrada. Charles Enderlin a donné plusieurs conférences sur la situation politique au Moyen-Orient au Maroc.

Un conflit politique, non de civilisations

Cet échange intervient au lendemain de la victoire électorale à Tel Aviv du Likoud de Benyamin Netanyahu et des partis opposés à une solution « deux peuples, deux Etats » sur le territoire de l’ancien mandat britannique.

Le contexte est aussi constitué d’une actualité moyen-orientale tumultueuse et complexe : divisions palestiniennes, guerre civile en Syrie, intervention saoudienne au Yémen, lutte contre Da’ech et montée en puissance de l’Iran.

Présentée comme « une ambassadrice qui n’a pas sa langue dans sa poche » par Edwy Plenel, Leïla Chahid estime que « Netanyahu encourage le conflit religieux et de civilisations avec l’islam et les Arabes car il veut construire une alliance avec « le monde civilisé ».

Chahid utilise une image : « Israël a construit un mur de 700 km pour ne pas voir ce qui se passe de l’autre côté en Cisjordanie, ni au Liban, ni en Syrie. Mais les Israéliens se referment aussi sur eux-mêmes. Ils pensent que leur confort règlent leurs problèmes avec leurs voisins » poursuit-elle.

Enderlin indique que le dernier grand leader politique israélien non messianique était Yitzhak Rabin : « Il a été assassiné par les religieux de son propre pays ».

Impuissances palestiniennes…

Enderlin pense que « la possibilité d’un Etat palestinien s’éloigne » du fait des 360.000 colons installés en Cisjordanie et des 200.000 à Jérusalem-Est, de la puissance de feu israélienne et des divisions arabes.

Ce à quoi Chahid réplique : « Je n’accepte pas ce fait même si Netanyahu et ses alliés ont une stratégie pour cela : transformer le conflit israélo-palestinien en conflit de civilisation ».

Chahid pense qu’« il faut sortir des négociations et autres processus de paix stériles et réfléchir à quelque chose de nouveau : une fédération ou une confédération ».

« Nous avons proposé aux Israéliens de faire un Etat avec eux pas contre eux. Eux n’ont jamais rien proposé. Nous sommes forts car nous sommes dans une solution sans déni de l’autre » ajoute-t-elle.

« Les Palestiniens ne croient plus à la diplomatie et aux résolutions. Moi-même, je ne veux plus entendre parler de négociations et de processus de paix.  Cela m’est devenu insupportable. Nous avons assez de résolutions et de papiers. Les jeunes Palestiniens sont éduqués, ils veulent vivre normalement dans la dignité et l’égalité des droits, pas moins ».

« Quand je vois Da’ech entrer à Yarmouk, couper les têtes de réfugiés palestiniens et les Syriens qui bombardent avec des barils de dynamite, qu’est-ce vous faites ?

Les Palestiniens sont un peuple très éduqué. De partout où ils sont dans le monde, ils suivent ce qui se passe en Palestine. Ils veulent un Etat palestinien indépendant qui travaille en partenariat avec Israël.  Ces Palestiniens veulent la démocratie, la dignité et la paix. Ils vivent déjà dans l’ère de la mondialisation. »

…violence et cynisme israéliens

Charles Enderlin avertit depuis plusieurs années du danger de la montée du messianisme juif en Israël et en Palestine. Il aborde plusieurs tendances lourdes : la montée du messianisme religieux avec lequel Netanyahu s’est allié ; la communication officielle israélienne et le dossier israélo-palestinien devenu un sujet de politique intérieure aux Etats-Unis et en France.

Enderlin, qui a publié un livre sur le mont du Temple à Jérusalem-Est, ainsi qu’un documentaire, rappelle la sensibilité du sujet. A chaque fois que les Israéliens ont tenté le coup de force, émeutes et morts par centaines s’en sont suivis. « Je suis très inquiet. L’ambiance politique en Israël aujourd’hui est nationaliste-religieuse, précise-t-il. « Les Israéliens ne veulent pas la paix, ils veulent une gestion de crise. »

Sur l’échec diplomatique, rejoint en cela par Chahid, Enderlin note qu’en France on manifeste pour Gaza, contre Israël, mais pas pour les réfugiés palestiniens de  Yarmouk. « Les élus doivent en tenir compte » souligne-t-il.

« Aux Etats-Unis, rappelle Enderlin,  des hommes d’affaires comme Sheldon Adelson (promoteur immobilier et propriétaire de casinos, NDLR) très proche de la droite israélienne demandent aux congressistes de suivre les consignes de Netanyahu s’ils veulent des fonds pour leurs campagnes électorales, et ça  marche ». Cela fait partie de la stratégie Netanyahu.

« La réalité aujourd’hui, explique Enderlin, est qu’Israël a choisi de gérer les crises et de développer la coopération miliaire avec l’Egypte sur Gaza et la sécurité dans le Sinaï. Tout ce qui intéresse les Israéliens, c’est l’accord militaire avec Le Caire. »