En 390 pages, repères chronologiques, bibliographie et utile index des noms propres inclus, Zakya Daoud dresse une vivante rétrospective de l’histoire du monde arabe et de la Turquie.
Napoléon et ses 400 navires!
Tout commence en 1798 lorsque Bonaparte arrive en rade d’Alexandrie avec une flottille de 400 navires transportant 30.000 soldats et 10.000 marins!
L’auteur aborde l’échec de la conquête napoléonienne du pays des pyramides, la montée de l’émir Abdelkader en Algérie, le despotisme de Mehmet-Ali au Caire, l’avènement des Jeunes Turcs à Istanbul à la fin du XIXème siècle, et déjà la montée des wahhabites.
Le XXème siècle rappelle l’auteur, sera sanglant. Des tourments de l’Empire ottoman et de son dépeçage, à la Première Guerre mondiale et aux accords Sykes-Picot de 1916 qui scellent le partage de l’Orient entre Paris et Londres, la situation est chaotique.
La Deuxième Guerre mondiale qui suivra, le partage de la Palestine, les destins chahutés de la Transjordanie ou de l’Irak ajouteront à la complexité de la politique régionale.
Car entretemps, la Guerre froide s’est installée, le pétrole jaillit abondamment des sous-sols saoudiens, irakiens, libyens et algériens, le conflit israélo-arabe s’est envenimé et partout dans le monde arabe, dictateurs militaires et monarchies autoritaires occupent les allées du pouvoir.
«L’idée d’écrire ce livre est venue d’une réflexion sur la réforme dans le monde arabe et pourquoi cela ne marche pas» indique Zakya Daoud à Médias 24. «La réflexion sur la réforme mène à celle sur les réformateurs».
Turquie, Egypte, Tunisie
De ce côté-là, Mustapha Kemal Atatürk, Gamal Abdel Nasser et Habib Bourguiba forment une trame importante de l’ouvrage.
Le premier a dès le début du XXème siècle travaillé à secouer les archaïsmes et à établir un Etat laïc. Le second a tenté de reconstruire une Egypte féodale et de rendre aux Arabes leur place au Moyen-Orient et dans la politique internationale.
Le troisième enfin a, dès l’indépendance tunisienne, doté les femmes de son pays de droits égaux à ceux des hommes, développé le système éducatif et durement critiqué la politique arabe. Les chefs d’Etat arabes disait-il en 1965 sont «maximalistes en paroles et timorés en actes».
L’ouvrage explique la crise politique égyptienne permanente et les accords de Camp David avec Israël de 1979, la montée des mollahs en Iran et les invasions américaines en Irak et en Afghanistan.
L’échec de la réforme arabe est autant expliqué par la géographie et l’orgueil des Arabes que par la faible demande démocratique des jeunes Arabes ou la faillite des élites.
En page 75 de son ouvrage, Zakya Daoud rappelle assez justement que dans le monde arabe « ce serait oublier que l’identité, même réformatrice, se construit contre l’Occident, tout en disant s’en inspirer ». Mais si en politique on avance en s’opposant, cela n’exonère de la nécessité de construire et de proposer des alternatives ou des variantes viables.
Aujourd’hui alors que le monde arabe n’a pas fini de solder les lendemains des printemps arabes, notamment en Syrie, en Libye, en Egypte ou au Yémen, des lendemains eux-mêmes produits des dictateurs militaires, des inégalités sociales et d’un autoritarisme aveugle et meurtrier, il reste difficile de cerner l’avenir.
L’actualité bruisse des échos de Da’ech, des guerres civiles en Libye, en Syrie et même en Irak. Des affrontements entre Saoudiens et Yéménites. Le Liban est instable depuis 30 ans, la Tunisie tente une sortie par le haut et Rabat a eu l’intelligence en mars 2011 d’anticiper quelques réformes. Mais rien n’est réglé nulle part.
Paradoxalement, dans ses dernières pages de conclusion intitulées «Mondialisation et perspectives», Zakya Daoud ne se montre pas aussi pessimiste que la lecture de sa rétrospective et l’analyse de l’histoire politique du monde arabe pourrait le laisser penser.
«Le monde arabe est au cœur de la mondialisation d’aujourd’hui»
Si "pour le monde arabe, l’Occident n’est plus un modèle" (page 348), Zakya Daoud évoque la perte de crédibilité politique de l’Europe chez ses voisins du sud, les progrès en matière d’éducation, de santé et de logement «en dépit d’un accroissement démographique général, démentiel dans le cas de l’Egypte». Cela n’exclut pas que «le monde arabe est au cœur de la mondialisation d’aujourd’hui» (page 350).
Zakya Daoud évoque les élites nouvelles qui «frisent, cela est vrai, par endroits et par secteurs, l’excellence». «La culture arabe est dynamique par endroits, écrit-elle. Elle laisse présager les nécessaires ruptures». L’auteur estime que les révolutions de la culture, du droit et de la représentation de soi restent à opérer (page 349).
L’ouvrage par les temps qui courent est une lecture nécessaire. «Il apporte le recul historique» souligne Mme Daoud à Médias 24. L’ouvrage permet en effet de faire des connections entre l’actualité d’aujourd’hui et l’histoire d’hier et d’avant-hier.
On comprend mieux le départ du Shah et la doctrine diplomatique de l’Iran des mollahs. La rupture et les défaites de juin 1967 qui ont fait pleurer Gamal Abdel Nasser pendant des jours avant de provoquer sa mort à l’âge de 52 ans. L’ampleur de l’échec politique et de la défaite militaire.
Ancienne journaliste à Jeune Afrique et à La Vie Eco notamment, fondatrice de Lamalif en 1966 à Casablanca, Zakya Daoud signe ici son 19ème ouvrage en 22 ans. Une lecture informée et nécessaire pour ceux qui s’intéressent à la politique et à la culture arabes.
A son actif, Zakya Daoud compte des biographies de Ferhat Abbas, Ben Barka, Abdelkrim, Zaynab, Hannibal et Juba II. Casablanca ou encore les Marocains d’Europe ont également fait l’objet de son attention.
La Révolution arabe. Espoir ou illusion ? 1798-2014, Zakya Daoud, Editions Perrin, environ 300 DH.