En 2004, Cilliers Jakkie prédisait dans son livre «L’Afrique et le terrorisme» l’apparition dans le continent d’une forme mixte et complexe de terrorisme à la fois national et international: «L’Afrique pourrait éventuellement avoir un rôle central dans le développement du terrorisme international. Les motivations, les moyens et les cibles sont bien là. Les occasions ne pourront donc être éternellement manquées».
Plus de dix ans plus tard, la justesse de ces prévisions peut sembler édifiante, tant le Sahel est devenu le nouveau berceau du terrorisme: califat de Boko Haram, Shebab, Aqmi, Mûrabitûn, Ansar Al-Charia, Da’ech…l’émergence d’un califat sanguinaire à cheval entre l'Irak et la Syrie et son avancée fulgurante s’est accompagnée, à 4.000 kilomètres à vol d’oiseau, d’une déstabilisation croissante des régions sahéliennes, dans un contexte géographique pourtant radicalement différent.
Qu’est-ce qui a pu aiguillonner le terrorisme dans la région? Y a-t-il des alliances entres les mouvements jihadistes qui opèrent en Afrique? Quel est l’impact du Printemps arabe sur le Sahel?
Naissance du jihadisme international en Afrique
C’est en 2003 que le djihadisme international, inspiré de l’Afghanistan antisoviétique puis des talibans, est apparu brutalement en Afrique.
A l’époque, la fin de la guerre civile en Algérie pousse les terroristes du Groupe islamique armé (GIA) à trouver refuge au Nord du Mali et en Mauritanie. Quatre ans plus tard, ils fusionnent avec la branche locale d’Al-Qaïda pour former Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique).
Dans le même temps, «l’exaspération des Touaregs contre les gouvernements sahéliens pousse ces nomades à s’y rallier de façon opportuniste tandis qu’au Nord du Nigeria, se constitue le groupe Boko Haram», décrypte Olivier Hanne, islamologue, dans des déclarations à Médias 24.
Pour assurer leurs achats d’armes, ces groupes pratiquent le terrorisme, l’enlèvement et s’engagent dans les multiples trafics du vaste espace saharien. Mais, poursuit Olivier Hanne, cet islamisme violent et étranger à l’Afrique noire ne rencontre qu’une faible adhésion des populations, qui ne reconnaissent ni ce djihadisme ni ses chefs, qui étaient tous Arabes. Les vieilles oppositions ethniques restaient donc vivaces.
L’impact du Printemps arabe sur le Sahel
Puis vint la révolte des printemps arabes, qui, à défaut d’instaurer des régimes démocratiques, aura boosté le terrorisme en Afrique du Nord.
Si le vent de révolte propagée a eu raison de Ben Ali, Moubarak et Kadhafi, la chute de ce dernier entraîne «la dispersion de son arsenal militaire et ses mercenaires dans toute l’Afrique, renforçant ainsi les djihadistes du Sahel et leur place dans les trafics sahariens», nous explique Olivier Hanne.
En quelques mois, de nouveaux groupes terroristes font leur apparition et rompent le fragile équilibre dans des régions du Maghreb et au Sahel. A Tombouctou, les djihadistes instaurent un régime islamiste qui prône le salafisme violent.
Au nord-est du Nigéria, Boko Haram, groupe religieux marginal dopé par la misère, sème le chaos et la terreur. Ses insurrections meurtrières ont déjà fait des milliers de morts.
En Somalie, les Shebabs multiplient enlèvements et attaques aux méthodes barbares. L’attaque la plus meurtrière a eu lieu le 2 avril à l'université de Garissa au Kenya, faisant des 148 victimes, dont 142 étudiants, chrétiens en majorité.
Dans la région du Sahel, qui borde au sud le désert du Sahara, dans ses parties mauritanienne, malienne et nigérienne, le groupe AQMI poursuit ses actes terroristes, bien qu’il ait été «très sévèrement brisé en Mauritanie, en Algérie et au Mali», explique Olivier Hanne.
Fin 2011, le groupe Ansar Dine est créé, parrainé par AQMI. Le groupe souhaite étendre son emprise au Sahel, et plus particulièrement dans le nord du Mali où il prône l’instauration de la charia.
En Tunisie et en Libye, la mouvance salafiste Ansar al-Charia revendique l’instauration de la loi islamique. Ce mouvement dans un premier temps toléré a été interdit par le congrès tunisien en mai 2013. Six mois plus tard, des leaders du mouvement rencontrent des représentants algériens d’AQMI et du Front Al-Nosra syrien à Benghazi (Libye).
En août 2013, le groupe armé sahélien Al-Mourabitoune est né de la fusion du Le Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao) et des Signataires par le sang, un mouvement jihadiste dissident d’Aqmi.
Les alliances entre ces différents groupes terroristes demeurent conjoncturelles et opportunistes.
Le terrorisme en Afrique échappe au contrôle de Da’ech
La Libye, qui a basculé depuis 2013 dans le chaos, fait figure de principale plateforme du djihadisme africain, soutenu idéologiquement par l’État islamique en Irak et en Syrie. Ce soutien de Da’ech interpelle sur les ambitions du califat autoproclamé en Afrique. Mais ces ambitions révélés avec fracas dans l’avant dernier de «Dabiq» (magazine de propagande de Da’ech), se limitent pour l’heure à de la communication.
Car s’il est vrai que Boko Haram a prêté allégeance à l’Etat islamique, cette allégeance reste avant tout symbolique (obtenir que les groupes se rallient au Califat) et idéologique (qu'ils adoptent le même projet).
En réalité, le califat autoproclamé ne contrôle nullement Boko Haram, dont les revendications sont indissociables du contexte nigérian et de l'ethnie des Kanuris, longtemps écartés du pouvoir.
En Libye également, la situation échappe à tout contrôle et Da'ech ne peut prétendre diriger, même de loin, tous les groupes en conflit. Comme l’explique Olivier Hanne, Da'ech est dans l'impossibilité d'étendre son territoire, puisqu'il est bloqué entre l'Iran, la Turquie, Bachar al-Assad et l'Arabie Saoudite.
«L'Egypte de Sissi a mis en place une lutte si féroce contre l'islamisme et le jihadisme qu'il est peu probable que les groupes libyens puissent faire leur jonction avec ceux de Syrie et Irak. Il faudrait pour cela d'abord vaincre l'Egypte et Israël», décrypte Olivier Hanne.
Quel serait le pire scénario? «Un débordement massif des groupes réfugiés en Libye vers le Niger, le Mali, la Tunisie et le sud de l'Algérie, déstabilisant ainsi l'ensemble du Sahel. Pour le moment, ce qui paralyse ce scénario est le rôle du Tchad qui agit comme un barrage d'une redoutable efficacité. Mais si Idriss Deby venait à mourir ou à être tué, le Sahel pourrait devenir une vaste base opérationnelle pour les jihadistes, agissant ainsi partout où ils le voudraient», conclut Olivier Hanne