Dans un rare exemple de protestation à caractère social et non partisan au Liban, des milliers de personnes se sont rassemblées durant le week-end dans le centre de la capitale pour clamer leur ras-le-bol.
Ces rassemblements se sont terminés samedi et dimanche soir par des heurts qui ont fait des dizaines de blessés.
Les violences ont poussé lundi les organisateurs de la campagne "Vous puez" à reporter une nouvelle manifestations prévue dans l'après-midi.
"Nous avons besoin de réévaluer nos demandes", a annoncé sur sa page Facebook le collectif issu de la société civile qui devait tenir en fin d'après-midi une conférence de presse.
En attendant, les forces de sécurité s'activaient sur le lieu des manifestations en érigeant des blocs de béton.
Plus d'un mois après le début de la crise des déchets, les revendications vont bien au-delà de ce problème sanitaire pour se focaliser sur le dysfonctionnement général de l'Etat.
"Les gens sont dans la rue car ils sentent que plus personne ne les écoute", affirme à l'AFP Maha Yahya, chercheuse au Centre Carnegie Moyen-Orient à Beyrouth. "Les services de base se sont dégradés: les gens sont très préoccupés par l'électricité, l'eau, l'emploi, l'éducation ou la santé".
Au Liban, les manifestations sont le plus souvent organisées à l'appel de partis politiques et très rarement dirigées contre la classe dirigeante et en faveur de revendications sociales.
Un signal d'alarme
Le mouvement protestataire a commencé à prendre forme le 17 juillet, après la fermeture de la principale décharge et l'accumulation d'ordures dans les rues de Beyrouth et du Mont-Liban (centre).
Un contrat juteux pour la collecte de déchets avait expiré sans être renouvelé, et les dirigeants politiques ont été accusés de s'écharper sur la répartition des bénéfices du nouveau contrat.
Mais les manifestants ont exprimé également leur colère contre des décennies des coupures d'électricité, de pénuries d'eau, de corruption et de blocage politique qui empêche depuis plus d'un an l'élection d'un président de la République.
Le pays est privé d'élections législatives depuis 2009, le Parlement ayant prorogé lui-même son mandat à deux reprises, ce que les manifestants qualifient d'"illégitime".
"C'est une sonnette d'alarme pour l'ensemble de la classe politique", affirme Mme Yahya.
Au départ pacifique, la manifestation avait commencé samedi sur la place Riad el-Solh dans le centre-ville. Mais en soirée, des dizaines de jeunes hommes cagoulés ont fait irruption, lançant des bouteilles remplis de sable et des cailloux sur les forces de sécurité qui alors riposté en faisant usage de canons à eau et de gaz lacrymogènes.
Les mêmes incidents se sont produits dimanche soir, les organisateurs accusant des "fauteurs de troubles" de provocation.
Le Premier ministre Tammam Salam a condamné dimanche la violence contre les manifestants et pris acte de leur frustration.
Il a toutefois mis en garde contre le risque d'une chute du gouvernement, formé il y a seulement 18 mois, si une solution n'était pas trouvée cette semaine.
Craintes de "chaos"
Le gouvernement Salam est composé de ministres des deux camps rivaux au Liban, l'un mené par le puissant Hezbollah chiite, l'autre par l'ex-Premier ministre sunnite Saad Hariri.
En raison des divisions, exacerbées par le conflit en Syrie voisine –le Hezbollah étant un allié indéfectible du régime syrien et M. Hariri un partisan de l'opposition–, le gouvernement est incapable de prendre des décisions politiques et sociales.
Les appels à la démission du gouvernement par de nombreux manifestants font toutefois craindre un vide politique.
"Je ne suis pas du tout attachée à ce régime pourri, mais c'est pour avoir quoi à la place? Le chaos", explique à l'AFP Fadia Kiwane, professeur de sciences politiques à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth.
D'après elle, les manifestants doivent se concentrer sur la crise des déchets et "faire pression sur le gouvernement" pour qu'une solution soit trouvée.
Tout en saluant la "vibrante société civile libanaise", l'ambassadeur des États-Unis à Beyrouth David Hale a appelé à la "retenue" et exprimé le soutien de son pays au Premier ministre pour que son gouvernement puisse travailler sur des "questions urgentes".
(AFP)