Il n’y a pas de fumée sans feu. Tenue à la Cinémathèque de Tanger le jeudi 8 octobre, la première soirée des Nuits Sonores (NS) a fait plus que le plein. La salle principale de l’ancien ciné Rif (d’une capacité de 300 personnes) était archipleine à l'occasion de la projection du documentaire Gnaouas d’Izza Génini.
Sur la place du Grand Socco, plusieurs centaines de personnes ont patiemment attendu le démarrage de la soirée musicale DJ. "A 23 heures et sans incident à signaler", soulignent les organisateurs, "la première soirée a pris fin".
Le vendredi et le samedi soir, ce scénario s’est répété au palais Moulay Hafid. Samedi, il a d'ailleurs fallu l’insistance de plusieurs agents de police pour désengorger l’entrée que bloquaient des jeunes sans billets.
Vincent Carry, directeur des Nuits Sonores, a toutefois assuré: "On veut rendre notre festival accessible à tous et d’abord à la jeunesse de la ville; ce n’est pas un festival pour expatriés ou pour touristes".
Les soirées et conférences des NS sont en effet gratuites et ouvertes à tous. Le public doit préalablement retirer son laissez-passer gratuit.
Andalou, oriental et électro
L’offre musicale pour ce week-end du 8 au 10 octobre incluait des remix de Bent Bladi, d’Abdessadak Chekkara et de l’Egyptien Islam Chipsy avec son électro oriental pop. Savoureux.
Les musiciens italiens de Ninos du Brasil ont proposé des classiques de la samba revisités et Eva of Morocco, de langoureux jeux de platines.
Les NS restent assez fidèles à la programmation du festival né à Lyon il y a plus de 10 ans. Mais elles contiennent également un volet débats et échanges sous la rubrique European Lab. "C’est l’événement qui a le plus progressé cette année", indique V. Carry, "quatre à cinq fois plus de gens que l’an dernier ont suivi les projections et les débats".
Outre les NS et l’European Lab, le Sunday Park, destiné aux plus jeunes, a constitué le troisième élément du festival.
L’European Lab, le week-end dernier, a réuni des spécialistes de l’action culturelle dont Driss Ksikès et Kenza Séfrioui, responsables de l’association Racines et de la Fondation Roberto Cimetta. Ils ont parlé des échanges Europe-Maghreb. Ils ont par la suite tenté de savoir si le Maroc pouvait engendrer une révolution culturelle qui se propagerait à l’espace maghrébin.
Entre ces deux échanges, Nizar Idrissi Zouggari d’Onorient, Ghita Zine de Dine wa Dounia, Jean-Sébastien Josset de Jeune Afrique et Arnaud Contreras de RFI/France Culture se sont interrogés sur ce que médias et réseaux sociaux pouvaient apporter comme nouveau souffle à la création marocaine. Modèles économiques et choix de contenu ont été passés au crible.
Pour Ghita Zine de Dine wa Dounia dont le premier numéro est attendu en décembre prochain, "le champ culturel est aussi un espace pour faire de la politique, exercer sa citoyenneté". "Les médias digitaux au Maroc restent à la recherche de leur modèle économique", a pour sa part rappelé N. I. Zouggari.
Schémas d’hier, réalités d’aujourd’hui
Définissant assez justement la culture comme "tout ce qui est produit par l’homme à travers les symboles, l’imaginaire et la représentation", Driss Ksikès a regretté "le manque de regard critique sur l’héritage et la tradition", dont la religion.
Kenza Séfrioui a rappelé que "dans les années 1960, chaque numéro de la revue Souffles contenait un article s’interrogeant sur la place de l’intellectuel dans la société". Mais en fallait-il tant?
"Nous sommes dans une évolution lente, sans accélérateur", a dit Ksikès, intervenant dans le cadre de l’échange sur une révolution culturelle à partir du Maroc.
Les nouvelles technologies envahissent toutes les sphères de la vie; les jeunes ont plus d’indépendance d’esprit; les échanges intellectuels et culturels se multiplient: ces éléments ne sont-ils pas des accélérateurs suffisants? Que faut-il alors? De nouvelles politiques publiques?
Illustrer "une évolution lente" par le fait que le pays Maroc se "vend" comme un "espace sécurisé" et non comme "espace émancipé" semble peu correspondre à l’environnement politique national et international.
La sécurité est le début de tout. L’émancipation est fortement constituée d’une gestion responsable des libertés. Des obstacles existent toujours. Mais donner l’exemple du refus par les autorités d’organiser une "fête de la bière" pendant un mois à Casablanca n’en est pas la meilleure preuve.
Il n’en reste pas moins que la dichotomie du "pays sécurisé" et du "pays émancipé" est pertinente à partir du moment où l’impératif sécuritaire est utilisé pour limiter l’émancipation, avec ce que le concept peut abriter comme illusions et comme réalités de liberté.
De même pour les critiques de "dubaïsation" des villes marocaines avec leurs quartiers résidentiels et leurs centres commerciaux. La Californie ou le New Jersey, la Côte d’Azur ou encore la Costa del Sol ont vécu cela il y a 30 ou 50 ans. La problématique ne réside-t-elle pas plutôt du côté de l’amélioration de la gouvernance et de la critique systématique entre convaincus de ce qui se fait ou pas?
Idem encore pour la critique du "phénomène événementiel" dans la culture, la promotion du "tourisme culturel".
La médiatisation des événements, la vulgarisation de la culture et le public l’exigent. Tanger avec son Tanjazz et ses NS, Essaouira avec son festival gnaoua et Fès avec ses Nuits Sacrées se portent bien.
Nos schémas de réflexion ne suivent pas toujours nos évolutions sociales, qu’elles soient religieuses ou encore politiques.