Médias 24 a assisté à une rencontre entre des étudiants du royaume et des sociétaires de la plus vieille institution théâtrale. 

Pas question de rater une telle aubaine. L’annonce de la tournée marocaine de la Comédie-Française – la septième depuis 1959, chose méconnue –, et ce autour de la pièce de Molière George Dandin ou le mari confondu, a suscité le désir, à la fois à l’Institut français du Maroc et au sein des établissements d’enseignement supérieur du royaume, de provoquer ou de répondre présent à une rencontre, en amont, avec les comédiens de la plus ancienne institution théâtrale.

C’est ainsi qu’ont été parties prenantes une dizaine d’entités publiques et privées, de l’Institut supérieur d’art dramatique et d’animation culturelle (Isadac) de Rabat à l’École supérieure des arts visuels (Ésav) de Marrakech. C’est rigoureusement répartis que les Comédiens-Français sont allés au devant de jeunes Marocains.

L’une de ces rencontres a réuni des étudiants de la faculté de lettres de Casablanca dans les locaux de l’Institut français de la capitale économique et à l’initiative de ce dernier. Plus précisément, il s’agissait, pour le centre culturel, de solliciter en particulier une interlocutrice ancienne en la matière, la professeur chargée du cours intitulé "Théâtre et pédagogie" à cette faculté, Anissa Derrazi.

 

C’est dans une atmosphère teintée de déférence qu’a démarré l’échange. L’ambiance s’est rapidement détendue, grâce à l’accessibilité et à l’absence d’académisme des Comédiens-Français Catherine Sauval et Simon Eine. Ils endossent respectivement – et avec une légèreté maîtrisée – les rôles de madame de Sotenville, belle-mère de George Dandin, et de Colin, valet du tout neuf monsieur de la Dandinière…

Plus de 60 années d’expérience sur les planches

Catherine Sauval, trente années d’expérience à la Comédie-Française, a joué pour des pièces de dramaturges aussi divers que Victor Hugo, William Shakespeare, Marie Ndiaye… Tandis que Simon Eine, plus de soixante années au service de la distinguée institution, est monté sur les planches dans le cadre d’une centaine de pièces et a été metteur en scène.

Il raconte volontiers, mais avec un brin de dérision, qu’il détient le titre de "sociétaire honoraire" de la Comédie-Française depuis 2004, en raison de son âge avancé. C’est sur un ton plutôt neutre que cet autodidacte évoque le fait d’être enfant de déportée jamais revenue des camps de la mort nazis.

Autre particularité, mais bizarre peut-être: le statut de la Comédie-Française. "C’est une institution nationale, au sein de laquelle existe une société privée. Une situation exceptionnelle, survivance de la première troupe que Molière avait fondée", fait observer notre comédien à l’âge vénérable.

Concrètement, la Comédie-Française est au départ une coopérative d’acteurs, devenue le noyau d’un "établissement public à caractère industriel et commercial". L’État étant le premier mécène de cette société privée, dans une configuration de théâtres dits "nationaux".

Retour à George Dandin ou le mari confondu. Parmi les interventions estudiantines, celle d’une jeune fille voilée, qui, semble prendre son courage à deux mains pour s’exprimer. "Merci pour le choix de cette pièce, qui traite de questions de société, comme le mariage arrangé, la hiérarchie et la confrontation entre couches sociales", commente-t-elle, non pas avec véhémence mais avec une voix quelque peu entrecoupée et, surtout, avec l’extrême retenue qui lui a été vraisemblablement inculquée.

La remarque tombe bien: la comédienne se souvient de la réaction, en revanche digne d’un effet de "brûlot politique", d’une spectatrice à certaines citations concernant les femmes dans un montage sur Molière présenté à Djibouti en 1984 à l’occasion d’une tournée en Afrique de l’Est.

Molière, "islamophobe"?

Le politique, c’est également l’usage social qui est fait du religieux. Un étudiant turc aborde un sujet qui fâche, du moins ceux qui, manifestement très peu nombreux à travers le monde entier, connaissent un délicat passage "culte" de l’œuvre de Molière. "J’aime le théâtre français, Molière. Mais il y a des scènes qui me choquent. Dans Le Bourgeois gentilhomme, pourquoi Molière met-il le Coran sur un postérieur au moment où il parle de l’islam? Où est la tolérance?", demande-t-il.  

Pour le moins surpris, les deux Comédiens-Français n’ont pas souvenir de ce passage. Et pour cause: "Les mises en scène modernes en font fi", explique Anissa Derrazi. L’ancienne élève tétouanaise du Conservatoire de Paris et titulaire du doctorat ès études théâtrales de la Sorbonne-Nouvelle se veut apaisante. Simon Eine aussi. Il croit se rappeler un lien entre ledit passage et l’idée de turquerie

"À l’époque de cette pièce, c’était la mode des turqueries à la Cour du roi Louis XIV, qui avait reçu le Grand-Turc [le sultan ottoman d’alors – n.d.l.r.] Le fait d’imaginer une cérémonie turque dans la pièce était probablement une opportunité, pour Molière, de faire plaisir à son souverain. En tout cas, je ne crois pas qu’il y ait eu volonté d’offenser l’Islam."

Et Catherine Sauval d’enchaîner, en relativisant davantage: "Molière avait sans doute besoin, dans l’intrigue, de quelque chose de complètement exotique, que personne ne connaissait, pour rendre ce bourgeois gentilhomme encore plus désarmé, toujours plus ridicule. Mais, vous savez, dans Le Tartuffe, la religion catholique, pour sa part, prend un grand coup."

3 questions à Olivier Giel, responsable des tournées de la Comédie-Française à l’étranger

-Médias 24: Du Maghreb à l’Orient, la Comédie-Française a un historique fort méconnu. Avec quel message social?

-Olivier Giel: À travers cette nouvelle tournée au Maroc, on peut s’apercevoir à nouveau de l’universalité, de l’actualité de Molière et du versant social de cette farce, de cette pantalonnade qu’est George Dandin. Un versant qui parle très fort à la population du Maroc, puisqu’il est question des antagonismes de classes sociales, de la condition féminine, etc.

Dans le royaume, la toute première représentation date de 1959. C’était à Volubilis, au cœur des ruines antiques. Autrefois également, la Comédie-Française jouait dans les ruines du temple libanais de Baalbek. Elle a joué – souvent – en Égypte, dès 1929; en Syrie avant le conflit.

Lors d’une même tournée internationale en 1987, intitulée De Molière à Marivaux, on a démarré au Maroc, à Casablanca, pour terminer à Lubumbashi, au Congo.

En Irak, en 2011 à l’Institut français de Bagdad, quatre comédiens, dont l’administratrice de cette période, ont interprété des textes de la littérature française et arabe sur le voyage. On est allé au devant du Conservatoire d’art dramatique, d’un salon de poésie; on a visité le théâtre national – en partie détruit par les combats. Ce déplacement était impressionnant et mémorable!

Y compris sur le plan des mesures de sécurité: on circulait dans des voitures blindées; nous étions accompagnés d’éléments du GIGN [unité d’élite de la gendarmerie française – n.d.l.r.], passions par des points de contrôle tous les 500 mètres, restions silencieux… Ce n’était pas comparable à l’époque du Théâtre aux armées, mais on n’en menait pas large!

-En quoi vos tournées au Maroc et à l’étranger en général sont-elles "politiques"?

-Le théâtre est l'un des outils les plus forts pour la démocratie, l’écoute de l’Autre. Aussi la mission de la Comédie-Française est-elle non seulement artistique mais également pourvue d’une dimension politique, indéniablement. Certes, notre raison d’être est d’abord de faire de l’art, mais chaque tournée à l’étranger a des enjeux politico-diplomatiques.

Lorsque l’on veut opérer un rapprochement entre deux pays, entre la France et le Maroc en l’occurrence, on commence par la culture. Cela aide à lancer ou à relancer les négociations, à ouvrir d’autres portes.

Après l’affaire du Rainbow Warrior [attentat des services secrets français contre un bateau de Greenpeace en 1985 – n.d.l.r.], alors que l’état des relations diplomatiques franco-australiennes était des plus mauvais, le gouvernement Rocard nous a envoyés en 1988 en Australie dans le cadre des célébrations du bicentenaire de l’Australie. Cela a contribué à dégeler l’atmosphère…

Dans la Russie de 1954, donc en pleine Guerre froide, durant laquelle les rapports entre la France et l’Union soviétique étaient très tendus, la programmation de la Comédie-Française à Moscou a provoqué de longues files d’attente, des "émeutes" de spectateurs, parce qu’elle participait du souffle de l’Europe de l’Ouest, de l’Occident.

Durant une saison culturelle comme celle-là – dans le cas présent, il s’agit plutôt d’une année –, on se tourne à nouveau vers le théâtre et on revient à son essence, c’est-à-dire le conflictuel et le politique, puisque la parole de l’homme de théâtre est une parole  éminemment sociale et politique. En tant qu’art, le théâtre est un miroir grossissant de la société et de ses défauts.

En tant que bâtiment, le théâtre a une fonction dans la ville. C’est un lieu fédérateur, emblématique de la cité, un forum, qui doit être ouvert à toutes les sensibilités. Après que des pays d’Europe de l’Est sont entrés dans l’Union européenne, nous y avons joué et appris que plusieurs des nouvelles Constitutions avaient été promulguées au sein de théâtres.

-Quid du Tartuffe dans les tournées de la Comédie-Française au Maroc et dans le monde arabe?

-Je ne trouve pas trace de représentation du Tartuffe lors de nos tournées dans cette partie du monde, mais, même en supposant que cela se soit passé, il faut rappeler que l’on jouait pour des cercles plus restreints jadis, par exemple en Égypte pour le mariage du roi Farouk.

Aujourd’hui, cela ne nous viendrait pas à l’idée de programmer la pièce dans cette aire: ce serait de la provocation, de l’arrogance inutile! L’aspect religieux dans Le Tartuffe résonne beaucoup plus de nos jours. De toute façon, le théâtre et la religion n’ont jamais bon ménage! Le Tartuffe est la pièce qui a le plus souffert d’interdiction en France.

Ce qui passe aujourd’hui dans le monde arabe [en termes de conflits politiques et sociétaux à coloration religieuse: ndlr] a eu lieu chez nous aux XVIIe et XVIIIe siècles.