Le dossier syrien est en train de mettre à nu l’opposition tranchée entre les intérêts russes et turcs dans la région et «on pourrait assister à une guerre chaude» par opposition à une guerre froide, indique Federica  Mogherini.

Russes et Turcs s’opposent sur de nombreux points.

Parmi ceux-ci figurent le rôle du président  Bachar Al Assad et  la place des Kurdes dans un futur règlement de la crise syrienne.

Sur ces deux points, Ankara est viscéralement opposée à Al Assad là où Moscou le soutient pour mieux se réinstaller militairement dans la région et garder la main sur tout plan de résolution de la crise.

Sur le dossier kurde, véritable ligne rouge turque, il est hors de question pour Ankara de tolérer un mouvement kurde renforcé par Damas ou Moscou, qui viendrait demain politiquement narguer Ankara. On l’a vu à Kobané à l’été 2014 lorsqu’Ankara a laissé les islamistes de Daech pilonner sans répit les milices kurdes syriennes à la frontière turque. On l’a de nouveau vu ces derniers mois, avec la priorité donnée par l’armée turque à la réduction de la menace militaire kurde dans le sud-est du pays.

Un élément fondamental sépare également les intérêts turcs et russes. Là où Russes et Américains voient la possibilité d’une partition de la Syrie comme une solution «B» pour créer un mini-Etat alaouite d’un côté et un mini-Etat kurde de l’autre, Ankara est fondamentalement opposée à la création d’un Etat kurde et à la survie du régime Al Assad.

Même les Américains n’écartent pas cette éventualité, au grand dam des Turcs. John Kerry l’a rappelé cette semaine devant une commission du Sénat américain.

Le point d’orgue des divergences grandissantes entre Ankara et Moscou est survenu lorsque la défense anti-aérienne turque a abattu un chasseur russe en novembre dernier. Depuis cet incident, les échanges commerciaux et touristiques sont réduits au minimum, Moscou a imposé des sanctions contre la Turquie, la guerre verbale est incessante et Moscou a parlé d’un acte «qui ne resterait pas impuni».

Si dans le conflit syrien aux acteurs nombreux et aux alliances mouvantes l’intérêt de la Russie est de ne pas laisser le monopole du contrôle de la région aux pro-Occidentaux, qu’ils soient Turcs, Israéliens ou Saoudiens, pour la Turquie, il s’agit de se débarrasser de Bachar Al Assad et d’éliminer la menace kurde.
A partir de là, les deux parties savent qu’une guerre entre leurs armées serait naturellement destructrice. Mais la guerre ne semble pas être quelque chose qui fasse particulièrement peur à des politiques tels que Poutine, déjà engagé en Ukraine, en Crimée, en Tchéchénie et en Syrie ou Erdogan, engagé contre les Kurdes, en Syrie et en Irak et installant actuellement une base militaire aérienne et navale au Qatar.

La Turquie n’oublie pas et la Russie non plus, qu’elle fait partie de l’OTAN. A ce titre, toute attaque contre son territoire peut impliquer une riposte anti-russe de ses alliés, qui vont de la  Norvège au nord de l’Europe à la Pologne à l’est.

Parmi ses alliés, Ankara peut compter –pour le moment- sur le soutien de Riyad. Foncièrement opposés au régime syrien depuis des décennies, les Saoudiens s’opposent à Damas en raison notamment de sa proximité vis à vis de Téhéran. Idéalement pour la Turquie, l’Arabie saoudite devrait s’engager de manière plus visible dans le conflit syrien.

Dans ce bras de fer, Moscou n’est pas à son meilleur avantage, même si elle a réussi à renforcer sa présence sur le terrain syrien. En bombardant les opposants à Bachar Al Assad plutôt que Daech en Syrie, Moscou a dévoilé ses objectifs: d’abord sauver Assad avant de «sauver» la Syrie ou de détruire Daech. Cela permet à la Turquie de se montrer encore plus cynique et radicale dans ses objectifs contre les Kurdes et contre Assad.

En raison de la complexité de la situation sur le terrain syrien et moyen-oriental, toute analyse sur l’évolution de la situation ne peut qu’être vouée à être démentie par les faits dans les jours qui suivent.

Deux informations montrent que désormais tout reste possible en matière de conflit militaire et d’alliances dans la région. Il est désormais quasi-officiel que les opérations secrètes françaises, britanniques et américaines sont à un stade avancé en Libye, comme le rapporte le quotidien Le Monde de ce mercredi.

Dans les années 1960, et avec le recul, De Gaulle semblait optimiste lorsqu’il parlait «d’Orient compliqué». En 2016, l’Orient devient en fait de moins en moins maîtrisable, de plus en plus illisible et surtout, chaque jour, de plus en plus à feu et à sang.