La problématique de la qualité de l'enseignement au Maroc a la peau dure. Une pléthore de plans et de stratégies a été adoptée depuis l'indépendance.

Pourtant, force est de constater que les résultats ne sont pas -ou très peu- au rendez-vous. Depuis plus d'un demi-siècle, la qualité de l'enseignement baisse au fur et à mesure que la scolarisation s'étend. C'est ce qui ressort des travaux conjoints, réalisés en 2011, par le directeur des curricula et des programmes scolaires au ministère de l'Education nationale, Fouad Chafiqi et Abdelhakim Alagui, professeur à l'université Cadi Ayyad de Marrakech. Ensemble, ils ont publié ce qui pourrait être la bible pour comprendre et décrypter les choix stratégiques du Maroc, à l'ère post-coloniale, en matière d'enseignement.

L'étude donne à réfléchir sur les enjeux futurs de la réforme des curricula et des programmes scolaires, en analysant les évolutions que le Maroc a connues, dans l'apprentissage des matières scientifiques du moins.

L'enseignement, de l'indépendance à la marocanisation

En l'espace d'un demi-siècle, le taux de scolarisation est passé de 12% à 94%. Ce progrès s'est construit sur un héritage colonial.

Dès la fin des années 50, l'école publique moderne s'est retrouvée en confrontation avec les écoles traditionnelles (m'sid, zaouia…). De ce bras de fer est née une forme d'élitisme.

La rareté de l'offre en éducation publique moderne a entraîné, par ricochet, une prédominance de la langue française, au détriment les langues locales. A chaque classe sociale, était destiné un type spécifique d'enseignement.

Au début des années 80, le Maroc a fait le choix d'unifier son système éducatif, en généralisant l'enseignement à l'ensemble des enfants en âge d'être scolarisés, en adoptant une arabisation progressive des programmes et en nationalisant les cadres.

C'est le début de la "marocanisation" de l'école publique. Cette décision coïncidait avec la volonté d'orienter le maximum de jeunes vers des formations scientifiques et techniques et vers la formation professionnelle.

Jusqu'en 1976, les programmes scientifiques et mathématiques marocains étaient les mêmes que ceux enseignés en France, et jusqu'en 1985, les matières scientifiques étaient enseignées en langue française. A partir de cette date et jusqu'en 1990, le Maroc a bifurqué progressivement vers l'arabisation totale de l'enseignement des matières scientifiques.

Les élèves étaient alors confrontés à la nécessité de maîtriser trois codes différents (symboles scientifiques, grandeurs physiques en lettres latines et la langue arabe pour l'explication des concepts et pour les situations d'apprentissage).

Une éducation au service des choix stratégiques du Royaume

Cette multitude de codes pose plusieurs difficultés à l'apprenant. Parmi elles, le sens de l'écriture (de gauche à droite pour les formules mathématiques et l'inverse pour l'écriture en alphabet arabe) ou encore les difficultés de communication dans la langue scientifique utilisée dans le cycle supérieur.

D'un autre côté, les programmes scolaires ont été impactés par l'évolution de la société, des modes de vie et des choix stratégiques du Maroc. Ainsi, le Royaume a accordé une importance particulière, au milieu des années 80, à l'enseignement des notions relatives à l’électrotechnique, l’électronique et les hydrocarbures dans les collèges et a réintroduit l'optique et restructuré l'enseignement de la mécanique dans les programmes du lycée à partir de 1997.

A partir du début des années 2000, avec l'élaboration de la charte nationale de l'éducation et de la formation, trois innovations ont été introduites.

Il s'agit d'abord de l'instauration d'un tronc commun, à partir duquel l'élève peut s'orienter vers l'enseignement originel, les lettres et sciences humaines, les sciences ou la technologie. Cette réorganisation s'est accompagnée de l'adoption d'un système modulaire semestriel, afin d'initier l'élève à la répartition utilisée dans le cycle supérieur (licence, master, doctorat).

Un troisième axe et non des moindres, consistait à mettre l'élève au centre des activités d'apprentissage des sciences. Ce projet ambitieux s'est heurté à la difficulté d'assurer une formation continue en approches pédagogiques à destination des enseignants, condition sine qua non pour l'atteinte de cet objectif.

Scolarisation, le grand dilemme entre la quantité et la qualité

La synthèse de l'étude de Fouad Chafiqi et Abdelhakim Alagui soulève plusieurs lacunes dans les choix politiques en matière d'éducation au Maroc.

"Elles concernent surtout la qualité de la formation (parfois le souci quantitatif a pris le dessus au détriment de la qualité de la formation)" peut-on lire en conclusion.

D'autres points restent encore à élucider. Il s'agit, entre autres, de la responsabilité/impact des déterminants sociaux dans la déperdition ou la non scolarisation des enfants ou encore, l'adéquation entre les formations dispensées et les besoins du marché de l'emploi.

Le déclin de la qualité de l'enseignement remet en question le rôle de l'école en tant qu'ascenseur social. En effet, si "après l’Indépendance, les premières réformes engagées ont été mises en place pour répondre aux attentes sociales d’une population qui attache une grande importance à l’école comme instrument de mobilité sociale, celles qui se sont succédé par la suite ont été motivées par le besoin de réajuster les choix opérés (unification, marocanisation, généralisation et arabisation) aux contraintes économiques, sociales, politiques et syndicales du pays", note l'étude en conclusion.