Médias24: Comment se porte le cinéma depuis votre arrivée (octobre 2014) à la tête du CCM?
Sarim Fassi Fihri: Il serait prétentieux de faire un bilan complaisant, car notre cinéma a plusieurs composantes, dont certaines vivent toujours mieux que d’autres.
Le véritable talon d’Achille reste toujours et encore l’exploitation. Je ne sais pas combien de temps il faudra pour inverser la tendance de désertification des salles. Ce trend baissier est malheureusement général dans les pays du sud.
-Avec le piratage et l’ère du digital, ne vous battez-vous pas contre des moulins?
-Je reste optimiste, car les pays du nord continuent d’avoir de grosses fréquentations. Cette culture de la consommation en salle s’est perdue au Maroc, mais nous faisons tout pour y remédier.
-Les plates-formes VOD (film payant sur Internet) ne sont-elles pas la solution?
-Effectivement, c’est une solution qui peut permettre de réduire, voire d’anéantir à terme le piratage. Quand vous avez un abonnement mensuel à 60 DH qui vous permet de voir quantité de films, un DVD piraté à 5 dirhams devient beaucoup moins intéressant.
-Etes-vous soutenus par les autorités de tutelle?
-Quand vous voyez les peines dérisoires privatives de liberté et les amendes prévues pour lutter contre la contrefaçon, vous vous rendez compte qu’il n’y a pas encore de prise de conscience politique des effets destructeurs du piratage. Ce n’est clairement pas une priorité du code pénal.
-Avez-vous été associé à la rédaction du projet de réforme du code pénal?
-Pas du tout, même si depuis ma nomination, je me bats pour réformer le texte d’organisation du CCM, qui régit les droits et les obligations des opérateurs. Ce texte qui date de 1977 est obsolète, à l’ère du digital. J’espère pouvoir négocier mon nouveau texte avec le SGG la semaine prochaine.
-Que réclamez-vous dans ce texte?
-Changer l’organigramme du CCM, qui n’est plus adapté à notre époque. Aujourd’hui, nous n’avons pas d’équipes dédiées à la production, aux salles de cinéma et aux festivals. Le CCM n’a pas non plus de suivi sur les 105 millions de DH qu’il distribue sous forme d’avances sur recette ou en subventions aux festivals. Sans contrôle, le soutien financier du CCM est souvent à fonds perdus.
-Si la contrefaçon était anéantie, pensez-vous que les gens reviendraient aux salles de cinéma?
-Ils n’auront pas le choix, mais hormis la lutte contre le piratage, nous souffrons d’un manque flagrant de salles au Maroc. Même à Rabat, il n’y en a pas dans des endroits stratégiques comme la cité étudiante Al Irfane ou dans le quartier Hay Riyad. Certains sont obligés d’aller au Mégarama de Casablanca pour voir un film.
-Que peut faire le CCM pour y remédier?
-Ce n’est pas notre rôle de créer des salles, mais nous pouvons aider financièrement les nouveaux exploitants ou les propriétaires de salles tombées en désuétude. Le CCM possède une seule salle (7e Art) qui n’est pas compatible géographiquement avec les zones de consommation du cinéma.
Le cinéma, c’est avant tout une question de géographie et malheureusement, on a créé des villes et des quartiers où on a omis d’ouvrir des salles.
-Concrètement, que proposez-vous pour ressusciter la consommation cinématographique?
-Le CCM a un fonds qui finance les rénovations à hauteur de jusqu’à 50% des vieilles salles de cinéma. Pour ceux qui veulent créer une nouvelle salle, nous leur offrons jusqu’à 30%¨de l’enveloppe budgétaire, hors-foncier.
Nous avons aussi numérisé l’essentiel des trente salles existantes au Maroc, mais faute de candidats, nous n’avons dépensé que 700.000 DH, sur les 7 millions allouées en 2015.
-Comment faire alors pour encourager la création de nouvelles salles?
-Nous essayons d’attirer des groupes étrangers, pour qu’ils investissent au Maroc. Pathé devait s’y installer, mais ils ont fait machine arrière, sans toutefois fermer la porte définitivement. Nous essayons de solliciter d’autres distributeurs comme UGC, Gaumont ou des groupes du Moyen-Orient.
-Quel est le but des ateliers d’écriture que vous organisez à Ifrane, avec le FIFM?
-Les réalisateurs présents ont déjà obtenu des avances sur recettes pour les scénarios qu’ils peaufinent ici. Le CCM essaye de les accompagner pour qu’ils s’améliorent sur le plan de l’écriture.
Pour faire court, nous essayons de financer les scénarios les "moins pires", sans quoi ce serait la mort du cinéma marocain et le chômage des acteurs et des techniciens.
-N’encouragez vous pas ainsi la médiocrité, qui explique en partie la désaffection des salles?
-Dans le passé peut-être, mais avec ces ateliers d’écriture qui en sont à leur deuxième édition, ce ne sera plus le cas. Notre objectif est de relever le niveau d’écriture et la qualité des scénarios.
-Dans quel type de cinéma, les Marocains peuvent-ils se distinguer?
-Nos réalisateurs ont leurs chances autant dans le cinéma d’auteur que dans le registre commercial. Certains de leur film ne sont pas exportables, mais cartonnent quand même au box-office marocain.
-C’est quoi un carton cinématographique au Maroc?
-100.000 entrées réparties sur les 30 salles que compte le royaume, c’est très honorable, sachant que l’ensemble des entrées annuelles en 2015 a été de 1,6 million de spectateurs.
-100.000 entrées permettent-elles de rentabiliser un film?
-Malheureusement non.
-La production d’un film est donc toujours à perte?
-Les gens sont normalement rémunérés, mais il n’y a aucune logique économique ou lucrative. Au Maroc, aucun film ne fait gagner de l’argent à ses producteurs, mais ce serait pire sans avances sur recettes.
-Pourquoi faire des films alors?
-Un film ne sert pas qu’à ses producteurs, mais aussi au pays et à son image. C’est un vecteur de présentation culturelle du Maroc qui doit être soutenu.
-Un peu à l’image du FIFM, qui suscite une polémique sur sa véritable utilité?
-Vous faites référence à l’article qui présentait ce festival comme une simple opération de communication et sans véritable utilité pour les professionnels du cinéma.
-Quand les spécialistes sont incapables de citer le nom du prix du FIFM, la question se pose, non?
-Le tout jeune FIFM est une formidable vitrine pour le Maroc, mais pas seulement. Des grands noms du cinéma acceptent d’y venir, mais il y a aussi des inconnus qui débarquent et deviennent grands. Certains ont même été nominés aux oscars après leur passage remarqué au festival de Marrakech.
-Certes, mais cela leur permet-il de trouver des acheteurs et d’être mieux distribués à l’export?
-Evidemment, la crédibilité du FIFM n’est plus à démontrer, car la notoriété acquise à Marrakech ne laisse pas indifférents les distributeurs. Les réalisateurs marocains qui critiquent ce festival ne s’investissent simplement pas assez pour mieux vendre leurs films.
-Vous voulez dire qu’ils sont seuls responsables de l’échec de la distribution à l’international?
-Nous avons organisé des ateliers de production, pour leur montrer comment monter un projet de film, mais aussi un dossier de marketing avec par exemple des sous-titrages obligatoires à l’export. Le but est de passer de la notion de faire des films à celle de montrer des films sous leur meilleur angle.
Le rendez-vous annuel de Marrakech est primordial pour se professionnaliser et pour rencontrer des distributeurs, même si ce festival ne se veut pas un marché du film comme les 5 existant dans le monde.
-Y a-t-il des réalisateurs qui vous donnent espoir dans le cinéma marocain?
-En France, sur 200 films produits annuellement, une vingtaine permettent de gagner de l’argent. Au Maroc, nous en produisons seulement 20/an et si 4 ou 5 s’exportent, ce serait déjà extraordinaire.
-Quid de Much Loved, interdit au Maroc mais qui a plutôt bien marché en Europe?
-Il y a quelques scènes émouvantes, mais je trouve que ce n’est pas le meilleur film de ce réalisateur, car il a grossi le trait et fait preuve de manichéisme. Certaines scènes n’avaient aucune utilité et Nabil savait pertinemment qu’elles ne passeraient pas. Il aurait fallu classer son film dans la catégorie des plus de 18 ans, qui n’existe pas au Maroc.
-Méritait-il pour autant le torrent de boue qui s’est abattu sur lui?
-Ce n’est pas le film en lui-même qui pose problème, mais plutôt la diffusion de certains extraits, avant même que la commission de visionnage du CCM ne le visionne. C’est lui qui a choisi de faire fuiter des séquences chaudes et il devait donc s’attendre à cette réaction violente du public marocain.
-Est-il blacklisté au CCM, pour obtenir à l’avenir une avance sur recette?
-Absolument pas, la preuve c’est que pour son prochain film «Razzia», nous lui avons avancé une certaine somme d’argent, qu’il nous a remboursée, car il est en train de réécrire son scénario. Il a d’ores et déjà déposé un dossier pour être financé une fois qu’il nous aura présenté son nouveau synopsis.
-Où en sont les mesures pour encourager les productions étrangères à tourner au Maroc?
-Dans la loi de finances 2016, le CCM a inclus une disposition qui soutient fiscalement les productions étrangères, mais le décret d’application n’a toujours pas été adopté en Conseil de gouvernement.
Une fois opérationnelle, cette disposition offrira 20% de ristourne aux étrangers sur leur investissement.
S’ils injectent 10 MDH déposés sur un compte marocain convertible et qu’ils tournent un minimum de 18 jours avec des techniciens marocains, nous leur remboursons 2 MDH à la fin du tournage.
De plus, ils peuvent également bénéficier de 10% de ristourne sur les contrats d’acteurs étrangers. Normalement, les cachets d’acteurs étaient imposés à la source, mais ce ne sera plus le cas.
Cela ne nous coûte rien, mais cela a un effet attractif non négligeable.
-Dernière question, à quand la numérisation totale archives du CCM?
-Nous avons démarré en mars dernier, avec la numérisation de 4.000 minutes pour l’année 2016, mais le processus devrait prendre à peu près 4 ans.
Les 1res archives traitées datent de 1905 et comprennent surtout des actualités et des reportages.
A terme, nous disposerons d’un patrimoine protégé, à l’image de celui de l’INA. Les fichiers seront payants pour une utilisation commerciale et gratuits pour une consultation par les chercheurs. Au total, cette numérisation concernera 400 heures d’archives très diverses.