Istanbul. (Correspondance particulière). Certains ont plié bagage dès la réouverture des aéroports d'Istanbul, le lendemain de l'attaque armée.
D'autres, en vacances à l'étranger lors des faits, hésitent à revenir, sinon pour liquider leurs affaires et quitter le pays pour toujours.
Istanbul, qui illustrait encore, jusqu'à la semaine dernière, le rêve orientaliste des Occidentaux et le rêve moderniste des Orientaux, semble avoir perdu son charme.
Ceux qui ont vécu le coup d'Etat et qui se trouvent toujours ici, sont dans l'attente: ils craignent de rester plus longtemps au point de ne plus pouvoir quitter le pays.
Chris, 32 ans, originaire des Etats-Unis, enseigne l'anglais à Istanbul depuis cinq ans: “Lorsque je suis arrivé en Turquie, je prévoyais de rester au moins dix ans. Je suis sur le point de créer mon entreprise. Mais ce qui s'est passé vendredi est beaucoup plus effrayant que tous les attentats terroristes des derniers mois, et je ressens toujours le choc post-traumatique. Pour l'instant, je suis dans le flou”.
La tension monte
Dès le lendemain de l'attaque, la ville aux mille minarets s'est remise à vivre: le soleil est réapparu, les magasins ont réouvert et les Stambouliotes ont envahi les cafés, les parcs et les rues.
On aurait presque dit que rien ne s'était passé, si ce n'est qu'Istanbul ne chante plus aux mêmes rythmes: dans tous les quartiers, on devine les manifestations de joie aux bruits des klaxons et aux cris scandés par les supporters de l'AKP: “Ya Allah! Bismillah! Allahou Akbar!”.
Depuis le coup d'Etat, les transports en commun sont gratuits pour tous.Alors chaque soir, des rassemblements monstres sont organisés sur la place Taksim, où des milliers de drapeaux rouges aux croissants blancs flottent au vent de la victoire, et où Dieu et la démocratie sont glorifiés.
La majorité conservatrice semble avoir pris le contrôle des rues, allant même jusqu'à menacer des jeunes filles en robe d'été à Moda Park, dans le quartier artsy de Kadıköy, pour leurs tenues jugées inappropriées.
“En apparence tout est normal, mais il y a une morosité ambiante et beaucoup de fatalisme”, conclut Judith, prof de tennis originaire de Toulouse, qui comme beaucoup d'expatriés se pose la question d'un éventuel départ: “Si je rentre, ce n'est pas parce que j'ai peur, mais parce que j'ai envie de faire autre chose. Où suis-je le plus en sécurité? Je n'ai peur ni en France ni en Turquie, parce que cet état d'esprit est invivable. La seule différence, c'est que malheureusement en France, il n'y a pas de boulot”.
Néanmoins, pour Judith comme pour tous les Stambouliotes présents pendant le coup d’Etat, la nuit du vendredi a été traumatisante: “J'étais chez moi, un peu à l'écart des évènements, et j'ai vu des avions dans le ciel, mais je n'étais pas inquiète, en tout cas pas avant d'avoir aperçu par ma fenêtre des passagers abandonner des bus”
La nuit de l'incertitude
“Est-ce que tu comprends ce qui se passe? C'est un coup d'Etat militaire”. Mon téléphone s'éteint.
Cela fait deux heures que je suis coincé dans un bus censé me ramener de l'aéroport vers chez moi, mais il est impossible de traverser le pont qui relie l'Asie à l'Europe et je comprends enfin pourquoi.
Le chauffeur est obligé de s'arrêter devant la bouche du Marmaray, le train souterrain. Je m'y engouffre avec la foule qui se presse.
Vers minuit trente, j'arrive enfin dans mon quartier, à 15 minutes de Taksim, où j'entends les premiers coups de feu. A l'abri, je rassure mes proches et continue de suivre les informations, malgré le ralentissement des télécommunications.
Entre 01:00 et 04:00 du matin, les échanges de feu se font plus réguliers, les bruits d'hélicoptères et les sirènes d'ambulances sont constants, et dans les mosquées, les muezzins appellent au jihad.
On sursaute à chaque survol à basse altitude des F-16 qui font trembler les murs. Faut-il courir aux guichets des banques et retirer quelques dollars?
Via Facetime, le président invite les citoyens à sortir dans les rues; la présentatrice des news sur la chaîne publique TRT est forcée de lire un message révolutionnaire; le plateau de CNN Türk est évacué par les militaires, des hommes se jettent sous les tanks, et sur l'application Périscope, des particuliers partagent en direct des images choquantes de corps déchiquetés, de bombardements et de tirs depuis des hélicoptères au-dessus d'Ankara, où entre autres, le parlement est détruit.
Des scènes dignes d'un film d'action, complètement irréelles, même pour les Turcs pourtant habitués aux coups d'Etat.
Changement de camp
“Ce dernier coup est différent en ce qu'il a révélé un nouvel état d'esprit majoritaire en Turquie: la partie kémaliste de l'armée n'est plus en mesure de convaincre le peuple que leur dirigeant est mauvais”, commente une ressortissante étrangère ayant longtemps vécu en Turquie avant de se faire arrêter, détenir, expulser et interdire de territoire pour avoir montré de la solidarité envers les migrants.
Comme la plupart des personnes interviewées dans cet article, elle a requis l'anonymat. Pour des raisons de sécurité, l'auteur de cet article préfère également utiliser un pseudonyme.
La militante ajoute: “La réponse positive de nombreux sympathisants AKP à l'appel au soutien d'Erdoğan a montré que la majorité des Turcs n'est plus dupe de la république laïque d'Atatürk, mais qu'elle est maintenant dupe du jeu politique d'Erdoğan. La violence est toujours là mais elle a changé de camp, et les cibles aussi”.
Selon elle, les cibles politiques seraient les anti-Erdoğan, les anti-religieux, les kurdes, les pro-kurdes et les CHPistes (le parti fondé par Atatürk), alors que les laïcs convaincus, les artistes, les enseignants, les journalistes qui prônent la liberté d'expression et d'opinion seraient les cibles idéologiques.
Elle note également que les étrangers sont des cibles de choix lorsqu'ils se rangent dans l'une des catégories précédentes, mais ils peuvent également être des cibles potentielles pour alimenter une énorme propagande nationaliste basée sur les ennemis intérieurs et extérieurs communs qui sous-tend l'ensemble de la stratégie politique d'Erdoğan: “Si un expatrié est pris lors d'une manifestation (interdite ou pas), s'il est pris en train d'insulter le gouvernement, s'il est soupçonné d'émettre ou de diffuser des idées anti-AKP d'une manière ou d'une autre, ou s'il se trouve au mauvais endroit au mauvais moment, il pourra très facilement être arrêté, détenu et expulsé. S'il s'agit d'un activiste politique avéré, je ne doute pas que son sort pourrait être bien pire à l'avenir”.
Elle rassure toutefois en précisant que “pour l'instant, les étrangers qui restent discrets et vivent leur vie en Turquie n'ont que peu de souci à se faire concernant leur propre sécurité”.
Le pire est-il à venir?
A ce jour, la promesse du président “d'éliminer le virus des institutions étatiques” a atteint des chiffres records: 6.000 militaires arrêtés, dont 118 généraux et amiraux, 3.000 magistrats en garde à vue, 24 médias sans licence et 34 journalistes sans carte de presse, 15.200 employés de l'Education nationale et 21.000 du secteur privé interdits d'enseigner, et en tout 3 millions de fonctionnaires privés de congés.
C'est la grande purge entamée par le président pour se débarrasser de ce qu'il appelle “le gouvernement parallèle”, c'est-à-dire tous les sympathisants de son ennemi juré, Fethullah Gülen.
Exilé en Pennsylvanie depuis 1999, Fethullah Gülen est néanmoins un des intellectuels musulmans les plus influents au monde puisqu'il est à la tête d'un réseau d'écoles, associations, cercles d'affaires, médias et leaders politiques, appelé Gülen Hareketi ou Hizmet ou Jamaat, fédérant des millions de musulmans en Turquie et dans le monde autour de sa pensée, et surtout de sa personne.
Après avoir soutenu Erdoğan à ses débuts, il est très vite devenu son ennemi numéro 1. Dans son premier message au peuple sur Facetime, le président turc a d'ailleurs tout de suite désigné Gülen comme l'instigateur du coup, alors que ce dernier continue de nier toute implication dans la tentative.
Une attitude qui ne cesse d'alimenter les théories du complot – auxquelles beaucoup de Turcs continuent de croire – selon lesquelles ce coup d'Etat serait orchestré par le pouvoir pour asseoir son autorité et faire du président un héros national.
Le mystère plane sur Fethullah Güllen, d'autant plus qu'il n'accorde presque pas d'interviews. Mais son organisation demeure célèbre et puissante en Turquie.
En arrivant à Istanbul il y a cinq ans, Chris a enseigné l'anglais au sein de la Jamaat de Gülen: “En tant qu'enseignant, je souhaite rester neutre. Il y a six ans, j'ai prononcé la shahada et je suis venu à Istanbul pour vivre dans un pays musulman. A l'époque, la Hizmet était en très bons termes avec le gouvernement. Lorsqu'ils ont renouvelé mon contrat pour une deuxième année, j'ai refusé, parce qu'ils traitaient leur sheikh comme un prophète”.
Pour Chris, Gülen est certes plus pragmatique que Erdoğan, mais il est définitivement plus extrême dans la réalisation de ses objectifs.
Pour l'instant, personne ne sait vraiment qui est derrière le coup d'Etat. Toute prise de position qui irait à l'encontre du président recevrait les foudres du pouvoir et l'opprobre du peuple.
Ce jeudi matin 21 juillet, la Turquie s'est réveillée sous état d'urgence, ce qui signifie que les pouvoirs du président sont décuplés, et que l'étau ne peut que se resserrer dans les jours voire les semaines à venir. Une situation extrêmement délicate, qui nécessite d'être suivie de très près, au jour le jour.
Saâd Mokhtari (Marocain résident en Turquie)
Istanbul, 21 juillet 2016