L’enseignement public généralisé et de qualité est l’outil indispensable pour maintenir l’ascenseur social en marche.
Pourtant, au Maroc, où les disparités entre catégories sociales ne cessent de croître, on est témoin d’une volonté de désengagement de l’Etat du secteur de l’éducation. La dernière manifestation en date est la position du Conseil supérieur de l’éducation de la formation et de la recherche scientifique, qui n’exclut pas l’abandon du principe de la gratuité de l’école, dans certains cas, une orientation inscrite dans la vision stratégique de la réforme du système éducatif.
L’ancien membre de l’Union des étudiants pour le changement du système éducatif, une organisation qui milite pour une école publique gratuite et de qualité, Abdellah Eid, note que la démission de l’Etat du secteur de l’éducation est antérieure à l’élaboration de la vision stratégique: «L’avis du Conseil supérieur de l’éducation s’inspire du processus de privatisation entamé depuis les années 90 et de désengagement de l’Etat au profit du secteur privé (…) L’Etat continue à considérer l’éducation comme un secteur non productif, en consacrant moins de 10% du budget général à l’investissement.»
Pas d’argent, pas d’éducation?
Du côté des officiels, les arguments sont d’ordre purement financier. Près du quart du budget de l’Etat est destiné au secteur de l’éducation, soit 45 milliards de dirhams. Seuls 3 milliards sont réservés à l’investissement dans le secteur.
Médias 24 a contacté un cadre du ministère de l’Education nationale qui a préféré ne pas dévoiler son identité. Pour lui, il est nécessaire que les citoyens mettent la main à la poche.
«Il n’est plus possible de financer le secteur de l’Education nationale à partir uniquement du budget de l’Etat, sans quoi, on ne pourrait construire de nouvelles routes ni de nouveaux hôpitaux…etc. Le moment est venu pour que les foyers qui en ont les moyens contribuent financièrement à la pérennité du système», plaide-t-il.
A titre comparatif, «un étudiant dans le secteur public coûte à l’Etat entre 6.000 et 7.000 dirhams par an, toutes charges comprises, tandis que dans le secteur privé, les familles dépensent en moyenne entre 15 et 20.000 dirhams annuellement. Un rapport entre le public et le privé de 1 à 3 qui rend le gap très difficile à rattraper, par le seul effort de l’Etat», poursuit la même source.
Une contribution financière conditionnée
Pour ce cadre du ministère de l’Education nationale, s’il y a une contribution des ménages dans l’éducation de leurs enfants dans l’école publique, elle ne doit pas appauvrir les catégories vulnérables.
«Dans n’importe quelle collectivité, il existe des familles à revenus différents. Les données du recensement de 2014 le montrent. Et les contributions des familles dans l’éducation devraient aller directement dans les caisses des établissements scolaires où leurs enfants sont inscrits. Ces sommes peuvent servir à améliorer la vie scolaire, à réaliser des projets pédagogiques au profit des élèves, à lutter contre le vandalisme…etc. », souligne le responsable du ministère.
Pour l’heure, aucune modalité n’est proposée pour déterminer les foyers concernés par le paiement des contributions.
Ces contributions seraient donc une option pour doter les établissements scolaires de moyens financiers qui leur permettraient d’avoir une certaine autonomie ou du moins une plus large marge de manœuvre, au profit des enseignants et de leurs étudiants.
D’une école de l’unité …
Toutefois, une pièce importante manque au puzzle! La confiance qu’avaient les familles dans l’école publique fond comme neige au soleil.
A l’instar de Youssef E., chef d’entreprise quadragénaire. Il a grandi et vécu au quartier Derb Sultan à Casablanca et a passé une partie de sa scolarité au lycée Moulay Abdellah, où il a côtoyé des élèves issus de plusieurs milieux: «il y avait dans la même classe des élèves issus de familles modestes qui descendaient à pied des quartiers populaires avoisinants et d’autres qui se faisaient raccompagner dans de belles voitures avec chauffeur. Nous étions dans la même salle de cours et partagions des activités en dehors de l’école», raconte Youssef, non sans émotion.
«A l’heure de la pause, nous allions tous ensemble chez Saïd, qui tenait un snack sur le boulevard Nador, pour manger un sandwich au thon… nous passions chaque week-tend chez l’un d’entre nous. Parfois dans une villa avec piscine et parfois à jouer dans les ruelles de l’ancienne médina ou à Derb sultan, nous ne nous sommes jamais perdus de vue depuis», poursuit-il.
Malgré ses lacunes, l’école publique marocaine remplissait son rôle de lieu de mixité sociale, en permettant à différentes classes de se mélanger. L’école était ainsi un catalyseur de la mobilité sociale, et rétablissait, un tant soit peu, l’égalité des chances entre les individus.
… à une école de la division
L’accélération de la privatisation du secteur depuis le début des années 2000 a contribué à produire une école à multiples vitesses… à l’intérieur du secteur privé lui-même. En effet, à chaque niveau de revenu, équivaut une catégorie d’écoles privées.
Chiffres à l’appui, de plus en plus de familles migrent vers l’enseignement privé. Qualité de l’enseignement en déclin, absentéisme, surpopulation en classe, sont autant de facteurs qui contraignent la classe moyenne à emprunter cette voie.
«L’école telle que je l’ai connue a disparu!» constate Youssef avec effroi. «Après m’être suffisamment renseigné, il m’était inconcevable d’inscrire mes enfants dans une école publique, même si cela me demandait beaucoup de sacrifices d’opter pour le privé, car je préfère que mes enfants étudient dans des classes de 20 élèves.»
Cette situation produit des résultats inquiétants: une génération entière de jeunes qui ne se connaissent qu’à travers les clichés et les stéréotypes que leurs milieux respectifs (ou les personnes appartenant à la même catégorie sociale) leur renvoient. En définitive, plutôt que d’unir, le système éducatif marocain est en train de diviser la société.
Supprimer la gratuité de l’école publique? C’est aux Marocains de décider!
En plus de cimenter les relations entre les catégories qui composent la société, l’école gratuite et de qualité permet de réduire la fracture sociale et de renforcer la méritocratie. Il en va de l’avenir du Maroc et de sa stabilité.
L’ouverture de n’importe quel secteur aux investisseurs privés ne peut avoir de chances de réussite, tant que la bonne gouvernance n’est pas garantie au niveau institutionnel et à plus forte raison un secteur social vital pour un pays qui prépare sa transition démocratique. Pour l’heure, les pratiques de certains établissements privés inquiètent et le manque de fermeté de l’Etat à leur égard est loin d’être rassurant.
La suppression de la gratuité de l’enseignement ou son maintien est une décision de la plus grande importance. Sous d’autres cieux, la question pourrait faire l’objet d’un référendum. «Il faudrait lancer un débat public serein sur la question, en prenant en compte les différents problématiques et aspects de la question», estime le responsable du ministère de l’Education nationale.
Au cours des dernières années, le Maroc a mené bataille pour l’éradication de l’analphabétisme et de la déscolarisation. Un projet qui a porté ses fruits, mais au détriment de la qualité de l’enseignement.
Sombrant dans une boulimie de chiffres et de statistiques, le système éducatif est aujourd’hui au bord de l’arrêt cardiaque. Mettre en équation la suppression de la gratuité de l’école publique pour maintenir un semblant d’équilibre budgétaire aura des répercussions irréversibles sur le modèle de société que les Marocains lègueront aux générations futures.