Médias24: Comment s'est déroulée la genèse de ce festival qui sort de l'adolescence?
MTDP: Les premières années, c’était très compliqué car il a fallu que mon défunt mari qui était le président du FIFM et moi-même nous adaptions à la culture et à la manière de travailler du Maroc. Nous avons démarré la 1ère édition quinze jours après les terribles attentats du 11 septembre 2001 et avons dû gérer les annulations de nombreux invités américains. J’ai passé mon temps à essayer de convaincre des réalisateurs et des acteurs originaires d’autres pays que les Etats-Unis.
Il faut reconnaitre que ce sont les cinéastes français qui ont sauvé la 1ère édition qui était mal partie. J’ai eu moins de mal à les convaincre grâce au rapport particulier qui existe entre le Maroc et la France. Dès la 2ème année, nous avons reçu des invités très importants comme David Lynch et Francis Ford Coppola, ce qui avec le recul est un vrai tour de force pour un festival naissant.
Petit à petit, les étrangers ont commencé à entendre du bien de ce festival et désormais, ils sont de plus en plus nombreux à vouloir venir à Marrakech. Quelqu’un comme Martin Scorsese n’a pas besoin de ce festival pour se rendre au Maroc qu’il connaît bien. Si la sélection était mauvaise, lui ou d’autres grands réalisateurs n’associeraient pas leur nom au FIFM.
-Après seize éditions, ce festival est-il devenu incontournable?
-Il faut d’abord qu’il perdure et pour cela, les films projetés et les master-class doivent être de qualité. Le FIFM est sur les rails mais si on devait lui trouver une faiblesse, ce n’est pas son jeune âge mais plutôt le fait qu’il soit encore très dépendant de la géopolitique.
-Vous voulez dire des amalgames qui touchent le monde arabo-musulman?
-Actuellement, nous vivons dans un monde difficile et l’impact de Daech n’est pas négligeable.
-Vos invités ont-ils toujours peur de se rendre à Marrakech?
-Pour ceux qui ne connaissent pas le monde musulman, oui car quand vous voulez faire venir des stars au Maroc, c’est compliqué. Par exemple, certaines stars pensent que le Maroc a une frontière commune avec l’Irak.
A la limite, je dois aller à ces rendez-vous avec une carte du monde pour leur montrer qu’il est aussi loin de New York que de Bagdad.
2016 n’a pas été facile car nous avons eu beaucoup de réponses négatives mais je pense que le cinéma ne se limite pas à la présence des stars même si elle compte pour crédibiliser un festival. Actuellement, ce ne sont pas les films américains mais plutôt taïwanais, iraniens… qui gagnent les prix dans les grands festivals de cinéma,
-Comment qualifier l’édition 2016?
-Nous essayons toujours de faire venir des stars américaines mais cette année se veut la quintessence du cinéma international avec des réalisateurs de 36 nationalités et du cinéma engagé (islandais, iranien, russe, japonais, chinois …).
-Beaucoup de professionnels avancent que le FIFM n’a pas d’identité propre?
-Franchement, je ne sais pas ce que ça veut dire, c’est quoi le cachet des festivals de Cannes ou de Berlin qui restent avant tout internationaux?..
-Ils permettent aux réalisateurs primés de pouvoir vendre leur œuvre plus facilement.
-Marrakech n’est pas un festival commercial et il ne pourra pas le devenir, pas avant longtemps.
-Pourquoi plusieurs professionnels sont incapables de citer le nom du prix du FIFM?
-Pour avoir un prix reconnu, il faut du temps et il faut rappeler que si la palme d’or de Cannes ou l’Ours d’or de Berlin sont si connus c’est d’abord parce que ces festivals ont plus de 60 ans. Soyons patients car pour l’instant on en est encore très loin.
Le FIFM cherche d’abord à être reconnu et cela prendra encore quelques années. Aujourd’hui, il y a quand même beaucoup de films qui ont gagné l’étoile d’or qui font de belles carrières internationales.
On a quand plusieurs motifs de fierté comme le film d’Alexander Pen qui a été primé à Marrakech puis oscarisé à Los Angeles. Pareil pour celui du réalisateur Paolo Sorrentino qui n’avait rien obtenu à Cannes mais qui a ensuite décroché l’étoile d’or de Marrakech puis l’oscar.
-Ce prix peut-il être comparé à celui d’un autre festival?
-Non et je l’ai d’ailleurs dit récemment à Pierre Lescure qui préside le festival de Cannes. A la question de savoir si le FIFM voulait devenir le petit frère de celui de Cannes, je lui ai répondu que nous n’avions rien en commun
-Alors comment peut-on le qualifier?
-C’est tout simplement un festival atypique qui est devenu le plus important du monde arabe.
-Pour vous, il a dépassé celui de Carthage?
-Sans hésitation oui car depuis quelques années, ce n’est plus le meilleur festival d’Afrique et du monde arabe. Les Tunisiens ont beaucoup moins d’invités internationaux qu’à Marrakech et contrairement à eux, nous ne sommes pas centrés sur le continent africain ou le monde arabe.
Nous sommes très différents car nous avons fait le choix de programmer tous les cinémas du monde et d’inviter des réalisateurs et des acteurs des cinq continents.
-Ne souffrez vous pas de l’image de festival français qui colle à la peau du FIFM?
-La raison de cette fausse image est que la ville de Marrakech a un lien très fort avec la France. Nous pâtissons effectivement de cette proximité et certains disent même que Marrakech est la succursale de Neuilly ou de Saint Germain des prés. Honnêtement, nous souffrons de cette image bling-bling.
Ceci dit, c’est un des rares festivals au monde où on invite le public dans les salles de projection alors que les badauds derrière les barrières à Cannes n’ont pas accès au visionnage des films sélectionnés.
De plus, on a cette particularité d’amener un cinéma qui permet aux Marocains de voir des films pointus et engagés qu’ils n’auraient jamais découvert à moins d’aller à l’étranger.
-Au fil des années, comment sont-ils accueillis par les profanes?
-Entre les premières années où les salles étaient vides et aujourd’hui, il y a eu une vraie évolution car le public s’est fait à l’idée de voir ces films inédits qui lui plaisent de plus en plus.
Nous avons aussi remarqué que ces projections participent à une ouverture du champ mental du public. Ainsi, au début quand on montrait des films comme celui de David Lynch, beaucoup de gens sortaient de la salle et mettaient la main sur les yeux de leurs enfants pour cacher certaines scènes. Aujourd’hui, cela arrive de moins en moins et les spectateurs ne sortent pas pendant les projections.
On sent également une professionnalisation de la presse marocaine. Quand on a commencé le festival, on nous envoyait des journalistes qui ne connaissaient rien au cinéma. Depuis deux ans, il y a de plus en plus de rubriques avec des spécialistes qui traitent la culture et parfois le cinéma.
On peut donc affirmer que le FIFM participe à cette évolution des esprits vers un cinéma plus pointu et qu’il permet de pallier un peu la désaffection des salles. Sur les 9 premier mois de 2016, elles ont reçu moins d’un million de spectateurs alors imaginez sans ce festival, la situation serait terrifiante.
-Le FIFM permet donc de limiter la casse?
-Oui car pendant dix jours, les gens s’en donnent à cœur-joie et de 2001 à 2015, les chiffres de fréquentation dans nos projections ont connu une croissance impressionnante.
-Pourquoi aucun film marocain n’a été sélectionné dans la programmation de cette année?
-Le directeur artistique a estimé que les films qu’on lui a proposés étaient plus faibles que les autres, ça arrive car certaines années, les films français ou italiens ont été absents de la sélection officielle. On ne sélectionne pas les œuvres en fonction de leur nationalité car le seul critère est la qualité.
-Il n’y a donc pas de discrimination positive pour le pays hôte?
-Non car cette démarche serait contreproductive et ne rendrait pas service au cinéma marocain. Je pense que les réalisateurs nationaux doivent faire un effort et s’inspirer de ce qui se fait ailleurs. Ce n’est pas une question d’argent mais plutôt de talent. Je dois cependant préciser que de nombreux films marocains n’étaient pas encore finalisés ce qui a réduit le choix de notre directeur artistique.
-Quel impact économique a le FIFM sur la ville de Marrakech et sur le Maroc?
-Nous ne l’avons pas calculé car ce n’est pas notre mission. Ce que je peux dire, c’est que ce festival rassure. Même si certaines stars ne sont pas venues cette année, il n’en demeure pas moins qu’il donne une belle image à l’international. Montrer des films non censurés dans un pays arabo-musulman et rassembler 36 nationalités pour parler de culture est un message qui n’a pas de prix.
-C’est donc ça le fameux cachet du festival de Marrakech?
-Oui car c’est une ouverture énorme et unique dans le monde arabe. De plus nos invités ne sont pas rémunérés quand ils viennent à Marrakech alors qu’à Dubaï ou Doha, ils sont grassement payés
-Vous payez quand même les frais d’hôtel et d’avion de vos invités étrangers?
-Je peux dire qu’ils sont reçus comme des princes même s’ils ne touchent aucun cachet à leur départ.
-Combien coûte l’organisation annuelle de cet événement cinématographique?
-En moyenne 60 à 65 millions de dirhams par édition sauf pour la 10ème qui a coûté 75 MDH à cause des nombreuses superstars américaines venues souffler les 10 bougies du festival.
En fait, l’essentiel de notre budget est absorbé par les billets d’avions qui coûtent atrocement chers.
Quand vous ramenez une grande star de Hollywood, un billet en première classe revient à 17.000 euros juste pour le trajet Los Angeles-Paris. Au final, ce ne sont pas 65 MDH en cash que nous dépensons car une partie de cette somme est donnée en nature. En échange d’une visibilité médiatique, nos partenaires offrent les chambres d’hôtel, organisent des soirées et des dîners.
-Est-ce que le festival a des chances de s’inscrire dans la durée?
-Je ne suis pas inquiète pour son avenir mais plutôt par les discours affligeants antimusulmans et racistes qui se développent partout dans le monde et que nous devons gérer.
-Que pensez-vous de ceux qui refusent qu’une Française dirige un festival marocain?
-Quand Marco Muller dirigeait la Mostra de Venise, il n’y a jamais eu un article pour dire qu’il était suisse-allemand et ça ne l’a pas empêché d’être un grand directeur. Je demande donc aux Marocains de me juger sur mon travail et pas sur ma nationalité.
Si on veut garder un festival de qualité, on peut placer quelqu’un d’autre pour le diriger mais actuellement je pense qu’il n’y a personne au Maroc qui dispose de mes connexions internationales.
-Votre carnet d’adresses vaut donc de l’or?
-Ce que je peux dire sans prétention, c’est que nous sommes très rares à l’avoir mais il ne se résume pas à des numéros de téléphone car c’est aussi une histoire de conviction.
Si j’arrive à convaincre les stars de venir, c’est parce que j’y mets de la passion. Sans rémunération, c’est difficile de les faire venir et si vous n’avez pas les bons arguments c’est simplement impossible.
Quand je vais à Los Angeles pour la cérémonie des oscars, je suis invitée partout mais pas parce que je suis la directrice du festival car pour les Américains, le Maroc n’est pas lucratif pour leurs films.
Pour faire déplacer des stars, il faut trouver d’autres arguments plus convaincants que le commercial.
Si j’arrive à me faire inviter partout, c’est parce que j’ai développé un rapport direct avec ces gens mais je dois rendre hommage à mon défunt mari qui m’a présenté une partie du gotha américain cinématographique dont Martin Scorsese et David Lynch.
Après, c’est des relations que l’on doit cultiver car ce n’est pas en voyant une star tous les deux ans qu’on peut s’assurer de leur présence à Marrakech. Ainsi, je vais régulièrement à New York dîner avec Scorsese et j’ai même passé des vacances avec lui et nos familles.
Quand ça n’atteint pas un tel niveau d’amitié, ma méthode de travail est de développer des contacts réguliers alors si je suis à la place que j’occupe au FIFM, ce n’est pas par hasard ou favoritisme.
-A quand la création d’un marché du film au festival de Marrakech.
-C’est techniquement impossible. Pour créer un marché, il faut avoir des films à offrir or ils sont tous déjà vendus à Cannes, Toronto et l’AFM (american film market) avant la tenue du FIFM.
Comme il vient après ces événements commerciaux, il n’y a plus de films inédits à vendre et les acheteurs ne viendront pas.
Il faut ajouter que le problème du piratage marocain n’arrange rien car les vendeurs ont peur de confier leurs films sachant qu’ils peuvent être dupliqués pendant les projections commerciales
Dans ces conditions, c’est déjà un vrai miracle d’organiser ce festival car nos invités savent tous que le Maroc est l’Eldorado du piratage.