D’entrée de jeu, Noureddine Ayouch déclare à Médias24 que ce travail scientifique a pour objectif les 90% de la population marocaine qui ne s’exprime qu'en et ne comprend que la darija.

La conception du dictionnaire qui déchaîne les passions a pris quatre ans à plein temps à une équipe de trois professeurs de linguistique, assistés par trois confrères et une dizaine de doctorants.

Selon lui, ce dialecte n’a pas la place qu’il mérite, car cette langue est sous-estimée par ses détracteurs qui y voient un ennemi c'est-à-dire une langue qui pourrait remplacer l’arabe classique.

Ayouch se défend pourtant de toute velléité de concurrencer l'arabe classique par la darija ou de vouloir la remplacer à terme, car elle fait partie des deux langues officielles reconnues par la Constitution. En réalité, la Constitution ne précise pas de quel arabe il s'agit, arabe moderne, classique ou darija. Car ce que l'on appelle la darija, ne l'oublions pas, est de l'arabe (en majeure partie) et pas du chinois.

Le vrai problème, pour Noureddine Ayouch, serait la diglossie existante, à savoir qu’une majorité de Marocains parle une langue qui ne s’écrit pas, pour des considérations liées à un statut sociopolitique inférieur.

"Personne ou presque ne parle l’arabe classique dans la rue, dans les foyers ou dans les entreprises et malheureusement ce phénomène bloque l’épanouissement des gens. Une des causes de l’abandon scolaire (300.000 enfants par an), est d’ailleurs le manque de compréhension des propos des enseignants qui font l’impasse sur la langue maternelle des élèves. Ce dictionnaire n’est qu’un premier pas pour qu’à terme, la darija puisse aider les manuels scolaires à être plus pédagogiques".

A l’appui de ses déclarations, il invoque la bénédiction du Conseil supérieur de l’éducation et de la formation, dont il est membre, qui a inclus dans sa vision stratégique, le nécessaire accueil des enfants dans leur langue maternelle (Tachelhit, Tarifit, Hassaniya, darija).

Concernant les attaques dont il fait l’objet, Ayouch affirme que le dictionnaire veut juste améliorer l’enseignement marocain et solutionner le problème de la langue, avec une éducation performante.

Il cite également le soutien d’organismes internationaux comme l’Unicef, l’Unesco ou du linguiste Noam Chomsky, qui préconisent l’accueil des enfants à l’école dans leur langue maternelle.

"Le caractère oral de la darija doit obligatoirement évoluer vers l’écrit, car ce dialecte provient à la fois de l’arabe classique et de l’amazigh. Ce dictionnaire est destiné aux Marocains pour aider notamment les enfants dans les trois premières années scolaires à mieux maîtriser l’arabe classique.»

En somme, cet ouvrage serait un tremplin qui facilite l’accès à l’arabe littéraire et aux autres langues étrangères.

Interrogé sur sa lecture des attaques des partisans de l’arabe classique, Ayouch avance qu’ils sont figés dans la sacralisation de la langue du Coran.

«Même s’ils s’en cachent, pour eux, il est hors de question de toucher la langue de la révélation coranique, alors qu’on ne peut pas sacraliser une langue, sans quoi il faudrait rejeter des centaines de millions de musulmans qui ne s’expriment pas en arabe (Malaisie, Indonésie, Pakistan …)».

Notre interlocuteur poursuit que la réalité quotidienne montre que la darija est une langue plus vivante que l’arabe classique.

La preuve serait qu’elle est largement utilisée par les annonceurs dans la télévision et la radio, pour ne pas brouiller leurs messages qui s’avèrent incompréhensibles pour leur cible en arabe classique. Il cite aussi sa banalisation, dans les discussions arabes translittérées en caractères latins sur les réseaux sociaux.

Ayouch s’amuse du fait qu'un pourfendeur de la darija comme le Chef du gouvernement ne doit son succès électoral et populaire qu’à son utilisation dans toutes ses interventions publiques.

«Il y a une espèce d’hypocrisie, voire de schizophrénie, à prêcher quelque chose et à faire tout son contraire. C’est le même phénomène que ceux qui prétendent défendre l’école publique et envoient leur progéniture dans des écoles privées ou dans les missions étrangères», ajoute le publicitaire.

A terme, Ayouch affirme que son équipe de linguistes qui a travaillé sur la conception du dictionnaire élaborera un manuel constitué de règles orthographiques, de syntaxe et de  grammaire de la darija.

Accusé d’avoir inséré de nombreux mots vulgaires ou empruntés à des langues étrangères dans son ouvrage, le défenseur de la darija répond simplement que son équipe de linguistes n’a rien inventé.

«Dans tous les dictionnaires du monde, il existe des mots vulgaires, pourquoi ce ne serait pas le cas dans le nôtre, alors qu’il est censé être un reflet d’une réalité linguistique. N’en déplaise aux esprits pudiques, une langue, c’est un tout avec des niveaux de langage différents. Pour les emprunts, la darija est comme toutes les langues, elle s’inspire de l’amazigh, du français, de l’espagnol …. ».

Selon lui, sa démarche n’est pas dirigée contre les fondements de l’arabe classique, mais vise à simplifier et à moderniser l’usage de cette langue difficile d’accès pour le commun des Marocains.

«Notre vocation est de jeter un pont entre les deux pour qu’à terme, il n’y ait plus qu’une seule langue parlée et écrite au Maroc, car c’est surtout avec la darija qu’on communique, rêve ou crée».

L’avenir linguistique serait donc une langue moderne et médiane, proprement marocaine où la darija serait arabisée et l’arabe dialectisé, pour être compréhensible par le plus grand nombre.

Pour faire taire les critiques sur un soi-disant financement public de l’élaboration de ce dictionnaire, Ayouch déclare qu’il a coûté 550.000 DH, qui ont été financés par la seule fondation Zakoura, qu'il a fondée.

Le président du Centre de promotion de la darija conclut que le combat sera difficile et long, car ses détracteurs, qui ne maîtrisent que l’arabe classique, ne voudront pas se départir de leurs habitudes.

"Un travail scientifique"

Interrogé à son tour, Khalil Mgharfaoui, linguiste connu qui a participé à la rédaction du dictionnaire, se désole des attaques ad hominem qui se focalisent contre Noureddine Ayouch.

«Pourquoi s’attaquer à lui, alors qu’il n’est pas linguiste et ne fait que porter une vision? J’invite donc ces détracteurs à s’adresser au comité scientifique dont je fais partie qui a concocté l’ouvrage».

Le professeur de linguistique à l’université Chouaib Doukkali d’El Jadida déclare que les critiques sont infondées, car elles partent du faux principe que la langue arabe classique est intouchable.

«Nous nous basons sur la réalité linguistique du Maroc et sur les besoins qui en découlent. Notre travail est scientifique, alors que ses détracteurs lui donnent un caractère idéologique, qui biaise le problème.

"Ils utilisent des arguments faussement religieux, mais si la langue du Coran est sacrée, elle n’a attendu personne pour évoluer, car l’arabe utilisé par les poètes antéislamiques n’a rien à voir avec la langue utilisée aujourd’hui. Ils mettent aussi en avant une conception politique du panarabisme, qui considérait jusqu’en 2011 que l’amazigh était une hérésie dangereuse pour l’unité nationale, alors que c’est une langue à part entière», précise Mgharfaoui.

Il poursuit que la nouvelle Constitution a consacré l’utilisation des expressions orales (darija …) qui représentent les langues parlées au quotidien. Pour lui, le parler marocain est avant tout un mélange de mots proprement marocains, de 60% d’arabe classique et 10% d’emprunts étrangers.

L’objectif du dictionnaire est donc de décrire ce parler dans sa variété et sa richesse avec un lexique que les gens utilisent au quotidien. Mgharfaoui cite à son tour le pragmatisme du Chef du gouvernement, qui utilise un discours politique basé sur la darija pour toucher le plus grand nombre de Marocains.

«En vérité, nous ne défendons pas la darija, mais plutôt une langue arabe qui accepte d’évoluer et de s’adapter aux temps modernes. La vraie valeur ajoutée de notre travail est de combler un vide, car d’autres ouvrages similaires destinés aux étrangers ont été élaborés aux 19e et 20e siècles par des étrangers. La nouveauté, c’est que ce dictionnaire monolingue s’adresse avant tout aux Marocains».

A la question de savoir pourquoi faire un ouvrage pour traduire aux Marocains leur langue maternelle, il répond que ce n’est pas une spécificité nationale, car cela se fait partout dans le monde.

«Le vrai problème est que l’ampleur prise par l’arabe dialectal fait peur à certains, car ils craignent une perte d’identité comme si celle-ci devait rester figée dans une langue lointaine et non actuelle».

Le linguiste pense que le temps est venu de formaliser ce dialecte, car jusqu’ici, le seul support écrit était l’arabe standard ou classique. «Avant, on passait d’une expression orale vers une écriture différente en termes de syntaxe ou de lexique alors qu’aujourd’hui, les pièces de théâtre ou les scénarios se rédigent surtout en darija. La tendance est à un mix parlé et écrit entre les deux».

Il rappelle que le centre de promotion marocain de la darija n’est pas une institution étatique, qui a vocation à décider ou imposer des choix linguistiques, mais une simple force de proposition scientifique pour décrire comment ce dialecte doit se parler et s’écrire dans les normes.

Pour cela, notre interlocuteur annonce qu’un dictionnaire interactif sera mis en ligne dans deux mois pour que les internautes puissent l’enrichir comme une base de données vivante.

Revenant sur la vulgarité de certains mots contenus dans la version imprimée, le linguiste précise que tous les mots qui peuvent choquer sont signalés par un avertissement et des parenthèses. Une précaution pour que les étrangers soient prévenus et n’utilisent pas ces termes en public.

«Je peux comprendre l’émoi de certains qui n’acceptent pas de voir des contenus ayant rapport aux parties intimes ou aux actes sexuels, mais nous ne pouvions pas faire l’impasse sur ces mots qui constituent une partie infime du dictionnaire constitué de 8.200 mots et de 900 pages».

En réponse à un éditorialiste qui a qualifié l’ouvrage de «ramassis de vulgarités proche du film décrié Zin Li Fik de Nabil Ayouch» (fils du publicitaire), le linguiste précise que le journaliste n’a pas rencontré les mots condamnés par hasard.

«S’il les a trouvés, c’est qu’il les a cherchés et les connaît. Il faut arrêter l’hypocrisie, car nous n’avons rien inventé et ces mots existaient avant nous. Nous n’allions pas l’épurer pour lui faire plaisir», conclut-il.

Malgré les critiques, le Centre marocain de promotion de la darija continuera son combat et élaborera d’autres ouvrages d’apprentissage moderne de la darija, avec notamment un manuel de règles grammaticales ou un recueil de textes culturels en dialecte purement marocain.