"Un capitaine de police à la dérive, un dirigeant d’entreprise matois et un agent de renseignement marocain. C’est l’étonnant attelage qui a permis au Maroc d’espionner la France en récupérant des informations confidentielles, en toute illégalité", écrit le journal.
A la une de Libération ce mardi : comment le Maroc a espionné la France via un trafic de fiches S à Orlyhttps://t.co/FJsBVy13wF pic.twitter.com/mfiJsSlsuN
— Libération (@libe) 4 septembre 2017
La justice française, qui travaille depuis un peu plus d’un an sur l’affaire, a établi un premier scénario: le fonctionnaire de la police aux frontières d’Orly, retourné par les services secrets marocains, leur transmettait des informations ultrasensibles en échange de voyages tous frais payés.
Comme raconté par Libération, "une juge d’instruction du tribunal de grande instance de Créteil a mis en examen le policier le 31 mai, notamment pour corruption et violation du secret professionnel, et l’a placé en détention provisoire. Le directeur d’une société de sûreté travaillant à l’aéroport d’Orly, soupçonné d’avoir servi d’intermédiaire entre le fonctionnaire et un agent marocain, est lui aussi poursuivi et maintenu en détention provisoire depuis". Le journal français a pu reconstituer cette opération d’espionnage, à partir d’éléments de l’instruction en cours. Voici les principaux éléments:
"En septembre 2014, le capitaine Charles D. prend la tête de l’unité d’information de la police aux frontières (PAF) de l’aéroport Paris Orly. Cette petite structure de sept fonctionnaires a la double mission de se renseigner sur l’ambiance sociale de l’aéroport, et de concourir à la lutte contre le terrorisme, en surveillant les éventuelles radicalisations des employés d’Orly et en faisant le lien entre l’immigration et les services antiterroristes français. C’est cette unité d’information qui rédige des notes lorsque des personnes fichées S, pour terrorisme ou autres (espions étrangers, militants, supporteurs ultras), passent la frontière. Entre les mains de Charles D. transite donc une matière sensible", raconte Libération.
"Pour remplir sa mission, le capitaine se rapproche du directeur de la société de sûreté ICTS à Orly, Driss A., qui connaît l’aéroport comme sa poche".
Selon des témoignages recueillis par le journal "Driss A. n'a pas une excellente réputation. Cet homme de 59 ans est souvent décrit comme un beau parleur. Il est réputé malin. C'est le genre de personne que vous allez voir pour avoir des infos, et à la fin, il en sait plus sur vous que l’inverse".
"Charles D. est né et a grandi au Congo. Il n’arrive en France qu’au début des années 80 comme demandeur d’asile. Il intègre finalement la légion étrangère, puis la police nationale en 1992. Dans ce passé tourmenté, ses interlocuteurs ont déniché un lien avec le Maroc, à leur avantage: Quand il y a eu la guerre au Zaïre à la fin des années 70, Hassan II a envoyé des forces pour les sauver, quand il était gamin, raconta Driss A. lors d’un interrogatoire", poursuit Libération.
"Le capitaine de police et le directeur de l’entreprise deviennent inséparables, comme en atteste le volume de leurs échanges téléphoniques. Ils s’appellent très fréquemment, souvent quelques secondes pour fixer un rendez-vous".
"Un troisième homme s’invite alors dans le duo. Mohamed B. dans le domaine du renseignement au Maroc. Il est en contact régulier avec Driss A., plus rarement avec le capitaine de police et presque jamais par téléphone". Cet homme est soupçonné d’être le destinataire final des documents obtenus par Driss A. auprès du policier.
"Les échanges d’informations vont désormais dans les deux sens. Si le capitaine de police a obtenu des renseignements, il en donne aussi beaucoup, explique le journal: entre '100 et 200' rapports de passage de fichés S à la frontière.
Pourquoi ne prenait-il pas attache directement avec les services de renseignement français? Mohamed B. répond qu’il ne leur "fait pas confiance car il existait des tensions entre la France et le Maroc en matière d’échanges de renseignements mais aussi en matière de diplomatie".
Par ailleurs, outre les compliments, Driss A. et Mohamed B. ont invité Charles D. et sa famille au Maroc, à trois reprises pour des voyages d’une petite semaine, en août 2015 et 2016 ainsi qu’en avril 2017. Billets d’avion, hôtels quatre-étoiles, tout était réglé pour le fonctionnaire et les siens. Le 1er juin 2017, il devait partir en Angola avec son épouse, un cadeau là encore. Trois jours avant, les fonctionnaires de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) sonnent à sa porte. En ce 29 mai, Charles D. est placé en garde à vue.
L'enquête suit son cours, et Charles D. reconnaît tout. Il dit avoir agi dans "l’intérêt supérieur de la nation afin de prévenir tout acte terroriste" en France. Il affirme même avoir transmis ces documents à son initiative, pour bénéficier de plus d’informations en retour. Puis assurera que sa hiérarchie était au courant.
Driss A. a adopté une tout autre stratégie: il minimise son rôle et reste évasif sur la nature précise de sa relation avec l’agent marocain, qu’il prend soin de ne jamais nommer.