De toute l’histoire culturelle du Maroc, jamais un festival si jeune n’a pu atteindre une telle notoriété aussi rapidement et un quasi-équilibre financier. Grâce à son succès, Oasis peut désormais se financer en partie avec sa billetterie "sold out" sans compter les recettes des grands sponsors qui associent leur image à un événement encensé par la presse internationale et enfin la vente de produits dérivés locaux.
Interrogés par Médias24, les promoteurs des principaux festivals musicaux, requérant l’anonymat, saluent tous la réussite de ce "nouveau-venu" dont ils envient la percée et le modèle économique.
Cela ne les empêche pas de s’interroger sur le choix des sponsors d’investir des millions de Dirhams dans la production d’Oasis qui n’a que trois ans d’existence alors que de leur côté, ils ne reçoivent que quelques centaines de milliers de dirhams pour leurs événements.
Selon un promoteur privé qui peine à équilibrer son budget de fonctionnement et à pérenniser son entreprise culturelle, Oasis est appelé à devenir l’équivalent d’un festival de musiques électroniques comme celui de Coachella qui se tient chaque année en Californie à Indio.
"Même s’il ne reçoit pour l’instant, que 4.000 visiteurs dont 2.400 étrangers alors que son homologue américain en accueille 50.000, Oasis s’en approche car il est le seul à pouvoir payer des DJs aussi prestigieux et coûteux. Quand on a un line-up aussi exceptionnel, il est plus facile de mobiliser autant de public en si peu de temps mais ce qui nous interpelle, c’est que de gros sponsors y investissent beaucoup plus d’argent qu’à Essaouira ou à Jazzablanca qui attirent pourtant bien plus de monde".
"Contrairement à toute la profession, ils ont démarré leur 1ère édition avec Maroc Télécom, OCP, BMCE, ONMT et RAM qui ne sont pas obligatoirement connus pour leur accès facile à l’égard d’entreprises débutantes. Avec leurs 4.000 billets qui se sont littéralement arrachés et les recettes de sponsoring, les organisateurs ont rentabilisé leurs investissements. Pour faire court, je pense que la billetterie couvre leurs charges et le reste est engrangé comme bénéfices".
"C’est du pur business mais peu importe comment ils arrivent à attirer autant de sponsors car la qualité est au rendez-vous et l’image internationale du Maroc en sort grandie. Dans ce milieu, on est connecté ou pas mais quoi qu’on dise, Oasis est une vraie réussite et une exception au Maroc", déclare notre source qui donne peu ou prou le même point de vue que ses confrères promoteurs.
Interrogé à son tour, un des trois actionnaires et fondateurs du festival Oasis, est revenu sur le modèle économique de son entreprise tout en acceptant de répondre aux critiques de ses confrères.

Médias24: Quel bilan tirez-vous de cette troisième édition?
Ismael Slaoui: Excellent sachant que la première année a été laborieuse, la deuxième en croissance et que l’édition 2017 a affiché complet bien avant l’ouverture du festival. La 1ère édition qui est né de notre passion pour la musique électronique a demandé 20 mois de réflexion et de préparation auxquels il faut ajouter 10 millions de dirhams d’investissements.
-Dans le registre musiques électroniques, vous avez des concurrents qui n’en sont pas vraiment sachant que votre dernière édition s’est jouée à guichets fermés alors que Mogador a été annulé.
-Il n’y a pas de vraie concurrence entre nous car nous ne nous produisons pas en même temps. Ces festivals sont complémentaires mais Oasis se distingue par son côté underground. Au final, nous sommes un sous-registre du même registre musical.
-Sachant qu’Oasis est une entreprise privée, avez-vous atteint le seuil de rentabilité cette année?
– Tout dépend de la manière dont vous calculez la rentabilité. Si on compte l’investissement initial de 10 millions de dirhams, on n’est pas encore arrivé à l’amortir complètement mais si on prend l’édition 2017 toute seule, on peut dire qu’elle a été légèrement profitable et qu’elle augure une pérennisation.
– Les recettes de la billetterie ont-elles permis de payer les artistes invités (plus de 600.000 euros) ?
– Pas totalement, car les tarifs commencent à 100-120 euros et terminent à 200 euros à la veille du festival. Sachant qu’il y a 4.000 personnes, il faut retirer environ 1000 billets réservés aux sponsors. On vend donc environ 3.000 places à un prix moyen de 1.500 dirhams (4,5 MDH) ce qui ne couvre pas les cachets du line-up.
-Comment arrive-t-on à attirer un sponsor comme Maroc Télécom dès la 1ère année d’Oasis?
– Certains avancent des chiffres erronés alors qu’il faut savoir que les grands sponsors injectent du cash mais aussi des contributions en nature. C’est le cas de l’opérateur téléphonique qui a équipé le festival en fibre optique qui a profité, in fine, à toute la région de l’Ourika après la fin d’Oasis en 2015.
Pour répondre à votre question, quand vous allez démarcher un sponsor avec un business-plan solide et que vous leur prouvez que vous mettez 10 MDH sur la table dès la première année, ils sont automatiquement plus réceptifs à votre projet.
Au-delà de cela, on leur montre combien nous arrivons à faire venir de touristes étrangers et nationaux, en l’espace d’un seul week-end, et ce que cela représente comme plus-value économique pour l’économie d’une ville comme Marrakech et plus humblement pour la région.
Etant tous des institutionnels à vocation de responsabilité sociale, ces sponsors prennent la mesure des retombées pour le développement et l’image du tourisme local. A partir de là, c’est dans leur intérêt de sponsoriser un festival comme Oasis même s’il est tout jeune.
-Est-il vrai que vous avez récolté des recettes de sponsoring de 7 à 8 millions de dirhams?
-Je démens ce chiffre qui est loin de la réalité mais nous sommes fiers d’avoir des sponsors comme l’OCP, la BMCE, l’ONMT, Maroc Télécom, Samsung et la RAM à nos côtés. Tout ce que je peux dire est que la billetterie et le sponsoring représentent 70% de nos recettes et que le reste provient de la vente de produits dérivés locaux (vêtements, nourriture, …).
-Que répondez-vous à certains confrères qui vous accusent de vampiriser les budgets sponsoring?
– La principale distinction entre Oasis et certains festivals de musique électronique qui se déroulent pendant l’année est que ces derniers n’attirent pas beaucoup voire pas du tout de public étranger.
Oasis fait un énorme travail de marketing en amont, avec un budget très important réservé aux grands tours opérateurs et groupes de presse américains et européens pour solliciter les retombées médiatiques qu’Oasis a obtenues. Hier encore [lundi 18 septembre], le magazine Forbes a publié une interview de mon associé avec ce titre qui vaut son pesant d’or: "Why Oasis is the future of electronic music festival".
Ceux qui se plaignent de ne pas engranger suffisamment de soutien financier de sponsors marocains doivent comprendre que nous travaillons beaucoup à l’international. Nous ne sommes pas des destructeurs de quoi que ce soit car nous essayons de mettre une cerise sur le gâteau de la culture. A mon sens, cette lecture est toxique et pas du tout constructive car nous contribuons à ce que le Maroc ait de plus en plus de succès à l’international, avec 60 nationalités représentées, et que cette manne peut profiter à tout le monde.
-Peut-on avoir une idée du budget marketing et publicité à l’international?
– Comme pour toute entreprise culturelle, cette information est confidentielle.
– Une critique récurrente: Oasis est un festival de riches à 2.000 dirhams les trois jours?
-Je préfère ne pas répondre mais il suffit de voir les prix pratiqués dans les rares festivals du reste du monde qui accueillent les mêmes pointures que nous pour comprendre que cette accusation est infondée voire ridicule.
Oasis est avant toute chose un festival de passionnés de musiques électroniques venants de tous milieux qui sont capables d’économiser toute l’année pour voir des stars planétaires. Si les gens veulent que l’on travaille à perte, on ne va pas pouvoir plaire à tout le monde sachant que dans le même temps nous avons reçu une quantité incroyable de soutiens au Maroc et à l’étranger.
-Hormis le line-up exceptionnel, une bonne partie de votre personnel est étranger…
-Chaque année, nous lançons un appel à candidatures à des fans de musique électronique pour qu'ils consacrent quelques heures de leur temps à tenir nos stands en échange de l’hébergement, restauration, déplacements et pass. Ce sont des bénévoles de toutes les nationalités (marocains, anglais, américains …) et pour certains, des professionnels de ce type de prestation qui permettent d’offrir une qualité de service appréciable dans ce type d’événements.
-Comment enrayer le marché noir qui a fait grimper vos pass à près de 10.000 dirhams?
– Nous ne sommes pas responsables de ce phénomène mais finalement, c’est la rançon du succès pour tous les festivals qui marchent bien. Quelque part, nous sommes même flattés car cela veut dire que nous avons réussi notre objectif et dépassé nos espérances en termes de billets vendus. Un événement culturel qui se joue à guichets fermés pour sa 3ème année d’existence, c’est juste exceptionnel au Maroc.
-L’année prochaine, Oasis ne se tiendra plus à l’hôtel "The Source"…
– Nous ne savons pas encore où il se tiendra car cette délocalisation doit se faire en concertation avec les autorités de la ville que je tiens à saluer. Au Maroc, on ne parle jamais des trains qui arrivent à l’heure mais il faut rendre hommage au formidable travail qu’elles ont accompli pour qu’il n’y ait aucun incident.
-Ce déménagement veut-il dire que le festival compte augmenter sa capacité d’accueil?
-Oui mais il restera toujours à dimension humaine comme tous les boutiques festivals dont nous nous inspirons. Au départ, notre modèle de réussite et de qualité était le festival BPM qui se tient à Cancun et au Portugal mais à terme, nous ne comptons pas dépasser un maximum de 7 à 10.000 festivaliers.