Moins d’un mois après la visite du premier ministre russe Dimitri Medvedev à Rabat et Alger, les chercheures américains pointent du doigt les objectifs diplomatiques russes dans la région et ses résultats, et émettent des recommandations pour les services de M. Rex Tillerson.
Maroc, Algérie, Tunisie, Libye
Sarah Feuer et Anna Borshchevskaya rappellent que lors de sa dernière visite au Maroc et en Algérie à la mi-octobre, Medvedev a signé 11 accords de coopération à Rabat et cinq à Alger.
En Libye, Moscou reste présente à travers un soutien apporté à l’homme fort de l’Est libyen le général Haftar à partir du territoire égyptien. En Tunisie, Moscou a fortement encouragé le tourisme russe sur place avec la multiplication des incidents sécuritaires dans le Sinaï égyptien et l’épisode du chasseur russe abattu dans le ciel turc près de la frontière syrienne. En 2016, 600.000 touristes russes ont visité la Tunisie.
Feuer et Borshchevskaya rappellent que la coopération russe avec le Maroc devrait toucher les secteurs de la pêche, de l’agriculture et du tourisme. Au lendemain de la visite de Dimitri Medvedev à Rabat le 11 octobre dernier, Moscou devrait commencer à fournir du gaz naturel liquéfié au Maroc, entamer une coopération nucléaire civile et livrer “certains équipements militaires“ sans que l’on en sache l’importance.
Paradoxalement, ce n’est pas forcément dans le domaine de l’énergie que la Russie et l’Algérie peuvent le plus coopérer. Tout d’abord en raison des lois algériennes restrictives sur l’investissement étranger; ensuite, parce que la Russie est un concurrent de l’Algérie pour la fourniture en gaz des marchés européens, les exportations d’hydrocarbures constituant plus de 90% des revenus d’Alger.
En revanche, la coopération militaire algéro-russe est importante avec la signature en 2006 de contrats d’équipement et de formation pour une valeur de 7,5 MM de dollars américains, environ 70 MM de dirhams, assortis d’une remise de dettes supérieure à 4,5 MM de dollars.
Depuis 2010, tanks, hélicoptères et sous-marins sont livrés à l’Algérie par Moscou.
S’agissant de la Libye, les deux chercheures soulignent que ce qui importe le plus aux Russes est d’être présents dans le pays, aujourd’hui comme à l’avenir, quel que soit l’issue de la lutte entre les frères ennemis de Tripoli et de Benghazi. Ainsi depuis juillet 2017, l’entreprise russe Rosneft achète du brut libyen à la Libya National Oil Corporation. Le pétrole sort des champs près de Benghazi, à l’est du pays, mais les revenus sont gérés par la banque centrale contrôlée par Tripoli.
Moyen et long termes
Dans un article publié sur les colonnes du Figaro et de la Revue des deux mondes, le journaliste et analyste politique Renaud Girardécrit que “pour traiter avec la Russie, encore faut-il bien la comprendre. Sa politique étrangère, toujours élaborée de sang-froid, n’est jamais le fruit d’une émotion, fût-elle médiatique. Sa diplomatie vise le moyen ou le long terme, jamais le court terme“.
Selon Feuer et Borshchevskaya, “Moscou voit la Tunisie comme une plateforme d’entrée des entreprises russes en Afrique“. Avec ce pays, la Russie concentre sa coopération sur le tourisme, l’énergie nucléaire civile et l’agriculture.
Moscou semble depuis quelques années profiter des hésitations de la politique étrangère américaine dans la région, depuis Barack Obama sur la Syrie, jusqu’à Donald Trump sur le dossier israélo-palestinien pour renforcer son rôle et sa présence en Afrique du Nord.
En 2017, Moscou est le premier partenaire militaire d’Alger, le fournisseur d’un important contingent de visiteurs à l’important secteur touristique tunisien et bientôt le premier fournisseur de gaz naturel liquéfié au Maroc.
Recommandations américaines
Pour “contrecarrer“ ce retour russe au Maghreb, S. Feuer et A. Borshchevskaya recommandent aux diplomates américains de prendre quelques mesures peu coûteuses pour réaffirmer la volonté de Washington de développer ses relations avec les pays du Maghreb.
Cela irait indique les auteurs, de la nomination d’un ambassadeur à Rabat, un poste vacant depuis 10 mois, au renforcement de la coopération en matière éducative. Organiser des sessions de formation au profit des activistes de la société civile libyenne tout en suivant de près les développements de la succession algérienne sur laquelle la visibilité est faible alors que l’Algérie est frontalière de la zone névralgique du Sahel (Mali, Niger) et de la Libye. En Tunisie, Washington pourrait aider plus dans l’anti-terrorisme, la formation des forces de sécurité et l’aide au contrôle des frontières recommandent Feuer et Borshchevskaya.
Dans ce jeu diplomatique, Moscou dispose d’un atout sur Washington, celui de ne pas se mêler de la politique intérieure des autres pays, de leur politique des droits de l’homme ou du respect ou pas de la démocratie.
A l’inverse, au Maroc, en Algérie ou en Tunisie, l’investissement privé russe reste négligeable et l’investissement américain bien plus important, tandis que Washington garde un large avantage en matière de soft power.