A l’image du Guggenheim de New York qui a engendré celui de Bilbao et bientôt celui de Abou Dhabi, le plus grand musée au monde, le Louvre, a ouvert une antenne dans l’île Saadiyat située aux Emirats arabes unis.

En contrepartie d’une somme d’un milliard d’euros, le Louvre s’est engagé pendant 30 ans à prêter chaque année des centaines d’œuvres issues de ses collections, à organiser 4 expositions annuelles et à aider le musée émirati à constituer une collection propre pour remplacer, à terme, les prêts.

Interrogé par Médias24, le président de la Fondation nationale des musées marocains salue cette initiative qu’il qualifie de "révolution culturelle dans une région minée par l’extrémisme religieux".

Mehdi Qotbi: La culture pour combattre l’obscurantisme du Moyen-Orient

"Je me réjouis de cette ouverture qui prouve que la culture est en train de prendre le dessus dans le monde arabe. Dans la situation conflictuelle que vit le Moyen-Orient, l’arrivée d’un musée comme celui du Louvre est un appel à la lumière qui va ouvrir l’esprit des jeunes générations locales. Le fait d’exposer dans une de ses salles, une Bible, une Torah et un Coran, est une manière d’instaurer la tolérance et de nous réconcilier. J’en veux pour preuve le fait que quand le Président Macron a parlé d’exposer des nus, aucun des chefs d’Etat présents n’a eu de réaction négative ni scandalisée. J’ai d’ailleurs constaté de mes propres yeux que de nombreuses statues féminines étaient exposées et que leurs formes n’étaient pas recouvertes", affirme celui qui est aussi peintre.

Selon lui, c’est un signe de l’évolution des mœurs aux Emirats car la programmation du musée n’a été soumise à aucune censure malgré la culture conservatrice de ce pays et de cette région.

"Cette ouverture est une étape importante dans le monde arabe car ce musée qui est une école de la connaissance va participer à l’évolution des mentalités. Faire connaître le patrimoine ancien et contemporain va permettre aux jeunes émiratis de se poser des questions et de s’ouvrir sur le beau", avance le président qui pense que les pays qui ne disposent pas de culture muséale ancestrale comme l’Europe doivent d’abord ouvrir des musées avant d’encourager la création locale.

"C’est un non-sens de penser que la construction d’édifices muséaux comme le Louvre émirati impacte négativement la création des jeunes artistes. Avant de faire sa place, il faut créer des musées en faisant appel à l’expérience des pays européens qui ont cultivé leur patrimoine muséal depuis des siècles.

"Les Emiratis ont raison de profiter de ce savoir pour ouvrir la voie à leurs artistes. Le musée Mohammed VI a lui-même commencé à accueillir des oeuvres de grands maîtres grâce à l’assistance du musée du Louvre avant de s’ouvrir à la production des jeunes talents marocains", conclut Qotbi qui ajoute qu’il faut procéder par étapes en sauvegardant le patrimoine ancien avant d’asseoir celui du présent et du futur.

Une analyse que ne partage pas complètement le peintre Fouad Bellamine qui connait bien le pays d’accueil du Louvre pour avoir participé à plusieurs événements artistiques. Selon lui, l’ouverture de ce musée est avant tout un coup médiatique dont l’objectif est de développer le tourisme étranger.

Fouad Bellamine: Le Louvre émirati, une simple vitrine pour développer le tourisme étranger

"C’est une aubaine pour les Français de recevoir une telle manne d'argent pour sauvegarder et restaurer leurs collections, mais également pour acquérir de nouvelles œuvres. L’initiative émiratie est louable dans la mesure où elle s’inspire de l’expérience du Guggenheim de New York qui s’est dupliqué à Bilbao et où elle permettra la circulation de grandes œuvres qui ne moisiront pas dans les caves. Ceci dit, voir des merveilles comme celle de Léonard de Vinci dans ce musée me laisse perplexe.

"A quel public vont s’adresser ces expositions très pointues qu’organisera le Louvre français? Est-ce que le public local est prêt à contempler et à apprécier ces œuvres? Y a-t-il une politique culturelle et artistique dans ce pays que je connais bien? Je n’ai pas de réponse mais je pense que le véritable but de cette ouverture est motivé par l’attrait de touristes qui seront le vrai public de ce musée", s’interroge Bellamine.

A la question de savoir si la production artistique locale pourra, à terme, remplacer les œuvres prêtées par le Louvre parisien, Bellamine pense qu’il faudra beaucoup de temps pour que cette idée devienne réalité, car la scène culturelle émiratie comporte très peu d’artistes reconnus.

"Au début des années 2000, il y a eu un engouement dans quelques pays de la région (EAU, Qatar) pour l’art moderne qui s’est rapidement essoufflé. Après avoir éclaté, cette bulle spéculative a laissé de nombreux artistes locaux le bec dans l’eau car comme tous les marchés, celui de l’art est régi par la loi de l’offre et de la demande", affirme notre interlocuteur pour qui ce musée sera voué à n’accueillir que des œuvres étrangères.

"Pour moi, son nom le condamne déjà à n’accueillir que des œuvres du Louvre. Le Maroc a offert quelques œuvres, mais je ne sais pas si elles seront effectivement exposées. C’est un gigantesque coup publicitaire des EAU mais je ne crois pas qu’ils aient pensé aux artistes locaux. J’espère toutefois qu’ils ont prévu, dans leur politique de programmation, de mettre en avant des artistes contemporains comme le fait depuis peu le Louvre à Paris. Si ce n’est pas le cas, ce musée est voué à devenir un cimetière muséal dans le désert émirati.

"En tant qu’artiste, je salue le travail fabuleux de l’architecte français Jean Nouvel mais j’aurai préféré que les EAU ouvrent une gigantesque académie des arts à tous les pays du tiers-monde. Je déplore le même phénomène qui se passe au Maroc car je considère dommageable l'instrumentalisation de l'art. Je ne veux pas les condamner à l’avance mais le clinquant n’a jamais fait bon ménage avec la culture", conclut le peintre marocain. 

Quelles que soient les motivations de l'ouverture de ce musée, les expositions qui seront organisées par le Louvre parisien permettront de faire découvrir aux populations de la région une partie de leur patrimoine qui a été pillé par la France et notamment en Egypte par l'empereur Napoléon Bonaparte.