Médias24 : D’où vous est venue l’idée de construire un musée à Casablanca ?

Docteur Leila Mezian Benjelloun : Le projet devait se faire au départ à Nador, qui est ma région de naissance, mais après réflexion, nous avons opté pour Casablanca qui recèle un public plus large.

Toutes petites, mes sœurs et moi-même avons été sensibilisées à l’art par ma mère qui était une grande collectionneuse.

La collection accumulée durant plusieurs décennies est le fruit d’une passion qui remonte à mon enfance. J’ai sillonné tout le Maroc, du nord au sud, pour acquérir des pièces chez nos artistes et nos artisans.

Après avoir collectionné toutes ces pièces uniques, je me suis dit qu’il était temps d’en faire profiter mes concitoyens dans un endroit dédié. Il aurait été dommage de ne pas les partager avec le grand public sachant que leur entretien est difficile et que seul un musée peut assurer leur pérennité.

– Combien de pièces contiennent vos collections ?

– Je ne sais pas exactement, mais les collections comprennent entre 1000 et 2000 pièces. Cela ne veut pas dire qu’elles seront toutes exposées car il reviendra aux experts de chaque thématique de faire la sélection finale.

– Quelles seront les pièces exposées dans le musée qui portera votre nom ?

– Il y aura de tout. De la peinture avec plusieurs tableaux de ma défunte sœur Meriem Mezian, mais aussi quelques sculptures qu’elle a faites à la fin de sa vie. Une énorme toile sera exposée dans l’espace d’exposition permanente et le reste sera présenté par roulement dans les salles d’exposition temporaire.

Notre patrimoine est tellement riche que nous avons choisi d’exposer également certains bijoux marocains dont on a d’ailleurs retrouvé des copies, en Espagne, datant du 18ème et 19ème siècle.

Il y aura aussi l’artisanat et l’art local de plusieurs villes, comme Chaouen, Tétouan, Meknès, Essaouira, Marrakech …

Vous verrez beaucoup de pièces textiles qui viennent de Fès ou des régions amazighs. Cela comprend les vieux tissus pour faire des caftans, les ceintures de Fès pour les mariées, la broderie de Rabat et de Salé, la brocarde et bien évidemment les tapis, essentiellement d’origine amazighe.

Ces derniers sont d’ailleurs exposés dans les plus grands musées du monde, peut-être parce que leur dessin est plus moderne que celui des autres.

Ceux en soie sont très recherchés car ils sont devenus quasi-introuvables. Ils ne se fabriquent plus à cause de la perte du savoir-faire, ou du prix de revient trop élevé.

– Contrairement au nouveau musée MVI qui fonctionne avec des œuvres prêtées, le votre aura-t-il suffisamment de pièces personnelles pour assurer des expositions ad vitam aeternam ?

– Nous disposons d’une très grande quantité de tableaux, de bijoux, d’armes (poignards, fusils, armes d’apparat en or …), de tapis, de pièces textiles, de céramiques anciennes, de portes historiques, de plafonds …

Il faudra faire un inventaire complet pour sélectionner une partie des collections qui constituera les vitrines d’exposition en fonction de l’époque et des régions d’origine.

Pour répondre directement à votre question, nous aurons largement de quoi faire pour alimenter en matières plusieurs expositions, dont l’une sera permanente et les autres temporaires.

– Quelle partie de votre collection sera exposée de manière permanente ?

– Après avoir sélectionné les plus belles pièces, nous exposerons la plupart des bijoux de façon permanente.

Ce ne sera pas le cas des textiles, comme les tissus qui ne dépasseront pas 4 mois d’exposition et les tapis, un maximum de six mois. Du fait de leur nature fragile, il faudra les laisser se reposer pour ne pas les abimer. C’est pour cette raison qu’il y aura un roulement obligatoire de ces pièces.

Ce qui est extraordinaire c’est que toutes les pièces de textile que nous exposerons ont beaucoup été utilisées (notamment les tapis sur lesquels on a beaucoup marché), mais elles sont restées dans un superbe état.

– Quelles sont les pièces fragiles qui nécessitent le plus d’attention ?

– Certainement celles en cuir, à tel point qu’il y a des musées qui n’exposent pas les pièces anciennes qui se détériorent rapidement à l’air libre. Hormis les selles de chevaux d’excellente qualité qui seront exposées, c’est incontestablement la matière la plus compliquée à garder en bon état.

– Avez-vous prévu un conservateur spécialisé pour veiller à la sauvegarde de vos collections ?

– Nous allons embaucher un directeur, peut-être étranger, qui dispose d’une grande expérience à l’international et qui veillera à ce qu’elles ne subissent aucun dommage lors des expositions à venir.

– Cela n’empêche qu’il devra être assisté d’un scientifique pour les pièces  fragiles

– Nous ferons venir de l’étranger des personnes spécialisées dans la conservation de chaque type de collection.

Elles feront des séjours de 15 jours et seront assistées par un scientifique local qui prendra la relève à terme, car il n’existe pas encore d’experts au Maroc comme dans les grands musées du monde.

– Combien de personnes vont travailler dans votre musée ?

– Le chiffre exact n’est pas encore établi mais je pense que l’équipe de direction comprendra environ 15 personnes. Elles bénéficieront toutes de formations mais devront avoir fait les beaux-arts ou connaitre l’histoire de l’art. Les profils les plus pointus seront envoyés à l’étranger pour parfaire leurs connaissances dans le domaine muséal.

– Il y a pourtant une chaire de muséologie qui a été créée à l’université Mohamed V de Rabat ?

– Nous ferons notre choix en fonction des candidatures qui se présenteront, mais la porte est aussi ouverte aux jeunes qui sortent des académies des beaux-arts de Tétouan ou de Casablanca.

– Qui s’occupera de la scénographie ?

– C’est un cabinet espagnol « Gestion de Diseno », reconnu à l’international.

– Qu’avez-vous prévu pour restaurer les pièces qui pourront s’abimer à l’air libre ?

– En fonction du verdict des spécialistes, celles qui ont le plus de valeur seront envoyées à l’étranger.

– Quel âge à la plus ancienne de vos pièces muséales ?

– Cela dépend, car certaines datent du 18 ou même du 17ème siècle. C’est notamment le cas de certains tapis très anciens qui sont dans un état de conservation remarquable. C’est également le cas pour certains tissus que leurs propriétaires ne sortaient qu’à de grandes occasions. Après avoir été portés, par exemple par des mariées, ils étaient rangés en hauteur dans des endroits parfaitement aérés.

Pour l’anecdote, nous disposons aussi de tapis magnifiques et très anciens coupés en deux pour des questions d’héritage. Certains chefs-d’œuvre ont ainsi été partagés en deux parts égales par des fratries.

Nous exposerons une pièce fabuleuse que j’ai trouvée dans un musée textilien de la ville américaine d’Indianapolis. La moitié de ce tapis amazigh a une histoire incroyable car avant de l’acheter, j’ai eu la grande surprise de la retrouver dans un catalogue de vente que l’on m’a envoyé des Etats-Unis.

– Avez-vous prévu un programme éducatif à destination des enfants ?

– Evidemment car tous les musées dignes de ce nom se doivent d’avoir ces programmes. Nous avons prévu des visites gratuites et des ateliers pour que les enfants nous fassent part de leurs ressentis et de leurs feedbacks sur les thématiques proposées par les collections temporaires et permanentes.

– Comptez-vous accueillir d’autres collections que les vôtres, dans ce musée ?

– Ce n’est pas exclu car il sera ouvert à la culture marocaine mais aussi chinoise, par exemple. Il accueillera beaucoup d’œuvres anciennes mais également certaines contemporaines, comme les tapis boucherouit à base de rebuts de tissus qui connaissent un grand succès dans les musées du monde.

– Quelle place occupera la technologie dans l’accueil du public ?

– Afin d’être aux normes internationales, le musée proposera aux visiteurs des casques audio-guide avec des informations sur chaque œuvre exposée et des bornes interactives avec des applications téléphoniques. La technologie sera donc bien présente pour faciliter le parcours muséal du public.

-78 MDH sont alloués à la construction du musée, quel sera son budget de fonctionnement ?

– Pour l’instant nous ne savons pas, mais d’ici l’inauguration, nous avons le temps de mettre en place un budget pour faire face à toutes les dépenses de fonctionnement.

– Sachant que c’est un musée privé, sera-t-il financé par les tickets d’entrée ?

– Comme partout ailleurs, il y aura plusieurs tarifs : un, réservé aux touristes étrangers, un, pour les nationaux, un, préférentiel pour les étudiants et la gratuité pour les classes d’enfants.

D’autres recettes viendront de la boutique, du café ou du loyer des bureaux mais cela ne sera pas suffisant pour boucler nos dépenses.

La Fondation devra donc certainement assurer le complément du budget de fonctionnement.

Comment se décompose l’édifice construit par l’architecte Tarik Oualalou ?

– Le foncier sur lequel il sera construit est d’une superficie de 1200 mètres carrés. Mais avec les 6 étages et les deux sous-sols, l’espace qui sera exploitable atteindra les 4000 mètres carrés.

Au départ, nous avions prévu 7 étages mais vu la grande hauteur de plafond pour accueillir nos gigantesques portes berbères et nos colonnes d’époque, nous nous sommes limités à six étages.

Il y aura un parking au 2ème sous-sol, un auditorium pour accueillir des conférences et des réserves au 1er sous-sol. Un espace accueil avec une boutique, une cafétéria et une exposition temporaire au RDC. Des expositions permanentes du 1er au 4ème étage et des bureaux aux 5ème et 6ème étages.

Le 5ème sera réservé à l’administration et le 6ème constitué de bureaux sera loué pour dégager des recettes supplémentaires.

– Certains pensent que ce sera un musée élitiste ?

– Non, car son objectif est de démocratiser l’art et d’initier les jeunes générations à la culture. Il sera ouvert à tout le monde et comme je l’ai déjà dit, il y aura des tarifs préférentiels ou la gratuité à partir d’un certain âge.

Ses collections ont vocation à être découvertes par le grand public et notamment par des parents accompagnés de leurs enfants pour assurer la transmission patrimoniale.

– Ce musée d’art ancien sera logé dans un édifice aux lignes ultramodernes

– Ce qui nous a séduits dans la maquette proposée par l’architecte marocain est que ce bâtiment qui abrite des collections anciennes s’inscrit dans la modernité casablancaise et pas dans le folklorique.

Avant de nous décider, nous avons sollicité une dizaine d’architectes étrangers prestigieux, dont je tairai le nom, qui n’ont pas été à la hauteur car ils nous ont proposé des maquettes vraiment  banales.

– Quand sera-t-il fonctionnel ?

– A priori, l’ouverture est prévue en 2019. Les maîtres d’œuvre nous ont promis qu’il faudrait 18 mois de travaux pour qu’il soit opérationnel; mais pour que tout soit parfait, il faudra compter deux ans.