La vaste enquête du procureur spécial Robert Mueller sur l'ingérence de la Russie dans la présidentielle de 2016 – et l'entente présumée entre des proches de M. Trump et Moscou – fait peser une lourde épée de Damoclès au-dessus du 45e président des Etats-Unis.
Michael Flynn, ex-directeur du renseignement militaire américain, a plaidé coupable en milieu de matinée, devant un juge fédéral à Washington, d'avoir notamment fait de fausses déclarations aux enquêteurs sur ses conversations avec l'ambassadeur de Russie, Sergueï Kisliak.
Selon les documents d'accusation, dont il a confirmé la véracité de sa signature, M. Flynn a ponctuellement agi sur les instructions d'un "très haut responsable" de l'équipe de transition présidentielle. Il s'agirait de Jared Kushner, le gendre de M. Trump, selon Buzzfeed et le Washington Post.
Ces révélations ont mis en ébullition la capitale fédérale américaine et fait chuter Wall Street. Le Dow Jones a baissé de plus de 1%, avant de réduire ses pertes.
Quelles informations cet homme de 58 ans aux traits sévères s'est-il engagé à livrer aux enquêteurs? Jusqu'où ira-t-il pour échapper à la prison? Mettra-t-il directement en cause des proches de Donald Trump, voire le président lui-même?
Debout à la barre, entouré de deux de ses avocats, M. Flynn a répondu d’un ton calme aux questions du magistrat Rudolph Contreras qui lui a signifié qu'il encourait cinq ans de réclusion.
"Les actions que j'ai admises aujourd'hui devant le tribunal constituent une grave erreur", a-t-il ensuite écrit dans un communiqué. "J'accepte l'entière responsabilité de mes actions".
"Enfermez-la!"
Par ses omissions et fausses déclarations, M. Flynn est accusé d'avoir "entravé" l'enquête ultrasensible du FBI.
Il aurait demandé à l'ambassadeur Kisliak que Moscou réagisse avec retenue aux sanctions prises par l'administration Obama contre les piratages informatiques russes pour influer sur le scrutin présidentiel.
Michael Flynn se voit par ailleurs reprocher d'avoir dissimulé qu'il a tenté d'influencer un vote du Conseil de sécurité des Nations unies sur la colonisation menée par Israël. Ces manoeuvres devaient affaiblir l'action de Barack Obama, à l'époque encore président des Etats-Unis.
Au final toutefois, les révélations vendredi n'ont pas conforté la thèse d'une concertation entre les Russes et l'entourage de Donald Trump pour truquer l'élection.
Ancien général, Michael Flynn est connu pour son indulgence avec la Russie et sa ligne très dure face à l'extrémisme islamique. Durant la campagne, il encourageait avec virulence les foules à crier "Enfermez-la!" à chaque évocation de la démocrate Hillary Clinton.
Il avait été poussé à la démission moins d'un mois après sa nomination à la Maison Blanche.
Le gouvernement Trump a immédiatement tenté de minimiser le rôle de M. Flynn.
"Rien dans le plaider coupable ou les chefs d'inculpation n'implique d'autres personnes que M. Flynn", a indiqué Ty Cobb, l'avocat de la Maison Blanche.
Au Congrès, les élus démocrates insistaient sur le fait que les investigations avaient désormais franchi le cercle rapproché du président.
"Quand son propre conseiller à la sécurité nationale est trouvé coupable d'avoir menti au FBI sur ses contacts avec les Russes, on peut s'attendre à de nouveaux développements", a commenté Mark Warner, membre de la commission du Renseignement.
Ce rebondissement de taille assombrit ce qui s'annonçait comme une journée de victoire pour M. Trump avec le vote probable par le Sénat de sa grande réforme fiscale.
"Un homme bien"
L'ancien homme d'affaires de New York a toujours réfuté la moindre "collusion" avec la Russie, dénonçant une "chasse aux sorcières" orchestrée par ceux qui refuseraient d'accepter sa victoire.
La relation entre Donald Trump et Michael Flynn fait l'objet d'une attention toute particulière depuis l'éviction brutale en mai du patron du FBI James Comey par le président.
Dans une audition début juin devant le Sénat qui avait sonné comme un coup de tonnerre à travers les Etats-Unis, ce dernier a en effet affirmé que Donald Trump lui avait personnellement demandé d'enterrer une enquête visant Michael Flynn.
"J'espère que vous pourrez trouver une façon d'abandonner cela, de lâcher Flynn. C'est un homme bien", aurait dit le président à M. Comey en tête à tête le 14 février.
M. Comey a réagi vendredi à l'inculpation de Flynn avec une métaphore biblique pleine d'ironie. "Que le droit jaillisse comme une source, la justice comme un torrent intarissable", a-t-il écrit sur Instagram, en citant le livre d'Amos.
M. Flynn est la quatrième personne proche de M. Trump mise en cause dans cette enquête menée par Robert Mueller qui, contrairement à un simple procureur fédéral, dispose d'une plus grande latitude d'action et d'une indépendance renforcée.
Une première vague d'inculpations avait eu lieu fin octobre avec la mise en accusation de Paul Manafort, l'ex-directeur de son équipe de campagne et Richard Gates. Un troisième, George Papadopoulos, a plaidé coupable d'avoir menti aux enquêteurs du FBI et accepté de collaborer avec les enquêteurs.
Ce que l'on sait
Si l'ingérence de Moscou dans l'élection de 2016 ne fait plus guère de doute en Amérique, alors qu'elle est catégoriquement démentie par la Russie, l'autre volet de l'enquête désormais menée par le procureur spécial Robert Mueller, celui sur une possible collusion entre l'équipe de campagne du président Trump et les Russes, reste très incertain.
Voici ce que l'on sait:
>La genèse de l'affaire
Les agences américaines du renseignement accusent en octobre 2016, soit un mois avant le scrutin, la Russie d'avoir piraté et diffusé pendant la présidentielle des emails de proches conseillers de la démocrate Hillary Clinton dans le but de la discréditer.
Au crépuscule de son mandat, Barack Obama annonce le 29 décembre des sanctions contre Moscou et l'expulsion de 35 agents russes.
Le 6 janvier, les agences de renseignement publient un rapport affirmant que le président russe Vladimir Poutine se trouvait derrière cette interférence présumée.
>Enquêtes
Le ministère de la Justice, la police fédérale (FBI) et les agences américaines de renseignement lancent des enquêtes.
Parallèlement, deux commissions du Sénat et une de la Chambre des représentants entament des investigations.
Le 9 mai, un président Trump excédé par la tournure que prend l'investigation du FBI dans l'affaire russe limoge le directeur du FBI, James Comey. Le tollé –alimenté par les révélations de M. Comey sur les pressions de la Maison Blanche — force le ministère de la Justice à nommer un procureur spécial qui a les coudées plus franches.
Le choix se porte sur Robert Mueller, qui a précédé James Comey à la tête du FBI. L'homme, durci sous le feu de l'ennemi au Vietnam, a une réputation d'intégrité absolue au service de l'établissement de la vérité et de ne jamais lâcher sa proie.
> Premières inculpations
Robert Mueller prend son temps et travaille dans le plus grand secret. Il frappe un premier grand coup le 30 octobre.
L'ex-directeur de campagne Paul Manafort et son associé Richard Gates font l'objet de 12 chefs d'inculpation, parmi lesquels complot contre les Etats-Unis, blanchiment, fausses déclarations et non déclarations de comptes détenus à l'étranger.
Un troisième homme, George Papadopoulos, moins visible pendant la campagne, a lui plaidé coupable d'avoir menti aux enquêteurs du FBI. Il était chargé des questions de politique étrangère au sein de l'équipe, et a par ses fausses déclarations "entravé l'enquête (…) sur l'existence de liens ou de coordination éventuels entre des personnes associées à la campagne et le gouvernement russe", selon l'acte d'accusation.
> Flynn tombe…de nouveau
Un mois jour pour jour après les premières inculpations dans l'affaire russe, Robert Mueller frappe à nouveau. Il inculpe Michael Flynn, l'éphémère conseiller à la sécurité nationale du président.
Ce soutien enthousiaste du candidat Donald Trump est accusé d'avoir menti à des agents du FBI qui l'ont interrogé quelques jours seulement après l'entrée de l'homme d'affaires à la Maison Blanche, dans le cadre de l'enquête sur l'ingérence russe.
Mentir à des agents du FBI est un crime passible de plusieurs années de prison mais en plaidant coupable et surtout en acceptant de collaborer pleinement avec Robert Mueller et ses hommes, M. Flynn s'est assuré une justice plus clémente.
Les documents publiés vendredi laissent clairement entendre que le procureur spécial a gardé de la poudre au sec dans le dossier Flynn.
"Les omissions et fausses déclarations de M. Flynn ont entravé et eu des conséquences réelles sur les investigations en cours du FBI" concernant une éventuelle entente entre les Russes et l'équipe de campagne de M. Trump, note le document signé de Robert Mueller.
M. Flynn se voit par ailleurs reprocher d'avoir menti au sujet de conversations qu'il a tenues avec des diplomates, dont l'ambassadeur de Russie à Washington, et d'avoir dissimulé qu'il a cherché à influencer un vote du Conseil de sécurité des Nations unies sur la colonisation menée par Israël.
Ces manoeuvres devaient affaiblir l'action de Barack Obama, à l'époque encore président en exercice des Etats-Unis.
"Le 22 décembre 2016, un très haut responsable de l'équipe de transition présidentielle a demandé à M. Flynn de contacter des officiels de gouvernements étrangers, y compris de la Russie, afin de connaître leur position sur la résolution et pour influencer ces gouvernements afin de retarder le vote ou faire avorter la résolution", résume M. Mueller.
> Collusion?
Si des liens ou des relations peuvent avoir existé entre des membres de la campagne de l'actuel président américain et la Russie, une collusion directe destinée à influencer la présidentielle semble à cette heure loin d'être prouvée.
"Il n'y a AUCUNE COLLUSION!", avait d'ailleurs réagi Donald Trump le 30 octobre sur Twitter. Le milliardaire dénonce depuis des mois une "chasse aux sorcières" destinée à détourner l'attention des méfaits commis par sa rivale démocrate Hillary Clinton.
(AFP)