La guerre qui a éclaté le 24 janvier dernier en Ukraine a démontré l’importance des systèmes de défense anti-aérien et anti-blindé, selon l’expert militaire Abdelhamid Harifi. Il pense néanmoins que la Russie, tout en respectant sa doctrine militaire, a réussi à accomplir une bonne partie de ses objectifs fixés pour ce début de l’opération.

Notre interlocuteur pense que le but pour Poutine n’a jamais été de conquérir Kiev, dès les premiers jours de l’attaque. La Russie, en contrôlant le sud de l’Ukraine et notamment en assurant la liaison terrestre entre la Crimée et les deux républiques du Donbass nouvellement reconnues par Moscou, a accompli l’essentiel des objectifs tracés pour ce début de guerre en Ukraine.

La tactique des russes a été fidèle à leur doctrine militaire, en démarrant d’abord par les missiles, ensuite par une opération de l’aviation, suivie par les forces parachutistes et enfin la percée des blindés.

Les failles de l’intervention russe

D’après lui, il n’a jamais été question d’une guerre éclair. Pour réaliser des avancées terrestres, l’armée russe a besoin d’assurer une couverture aérienne à ses troupes au sol. Or, c’est là où les Russes ont failli, puisque pour l’instant, ils n’ont pas encore réussi à détruire totalement les défenses anti-aériennes ukrainiennes.

Car les Russes n’ont pas de missiles air-sol assez performants pour anéantir les systèmes de défenses anti-aériens, comme peuvent le faire les AGM-88 américains. C’est l’une des grandes faiblesses de l’armée russe selon notre expert et c’est ce qui rend la progression au sol très lente.

L’équipement de l’armée de l’air russe est plus conçu pour un combat air-air que pour des opérations de frappes chirurgicales au sol. C’est la raison pour laquelle on ne voit pas assez d’avions de chasse, alors qu’on voit plus d’hélicoptères qui sont aussi la cible des missiles anti-aériens.

Les roquettes de défense anti-blindés occidentales comme les Stingers et le Javelins ont aussi été très utiles aux Ukrainiens, puisqu’on parle de 150 blindés détruits grâce à ces systèmes.

L’armée russe a également montré d’autres faiblesses, puisque des unités sont restées isolées sans soutien logistique, coupées de leur commandement. Des failles qui ne sont pas dignes d’une grande puissance comme la Russie, pense Abdelhamid Harifi.

D’autre part, les Ukrainiens se préparent déjà à la guérilla. Notre expert pense qu’une partie des 350.000 soldats que compte l’armée ukrainienne s’est déjà convertis en des civils armés, préparés à une guerre d’usure contre la Russie, une façon de rendre l’Ukraine un bourbier, comme l’a été l’Afghanistan pour l’URSS et les Etats-Unis.

Toutefois, leur aviation s’est montrée très discrète, voire absente. Des phénomènes comme “le fantôme de Kiev” ne seraient, selon lui, que des mythes, une façon de créer des héros pour inciter la population à la résistance, ou une sorte de Vassili Zaïtsev à l’ukrainienne.

Une bataille de l’image déjà perdue par Poutine

Pour lui, même si la Russie a une puissance de feu considérable et capable d’effacer des villes entières de la carte, il n’est pas question pour Poutine d’une effusion de sang de grande ampleur, notamment du côté des civils. Car cela lui serait très coûteux en termes d’image, alors que son objectif principal reste un changement de gouvernement, qui devra être accepté à long terme par les Ukrainiens.

Poutine, même s’il essaye de se faire passer pour un sauveur, en qualifiant le gouvernement en place de nazi, a déjà perdu la bataille de l’image, car aux yeux du monde il passe pour un agresseur, alors que le président ukrainien Volodymyr Zelensky passe pour un héros en s’affichant, souvent, dans des vidéos dans les rues de Kiev et occupant le paysage médiatique notamment, à travers les réseaux sociaux. Selon notre expert, son profil d’ancien acteur lui a été utile dans la maîtrise de ces codes de la communication moderne.

D’autre part, l’armée russe a également failli dans la guerre électronique, puisqu’elle a échoué à neutraliser les attaques de drones contre son infanterie. En effet, la fierté de l’armée russe a été écorchée par les images de ces drones turcs en train de détruire des colonnes entières de blindés russes. 

Si notre expert pense que, pour l’instant, les drones turcs de l’armée ukrainienne ne sont pas décisifs dans la bataille, notamment parce que la flotte ukrainienne reste limitée en termes de nombres, elles ont néanmoins atteint l’image de la Russie, la seconde puissance militaire mondiale.

La Russie est donc clairement en train de perdre la guerre sur le front médiatique, notamment grâce à la force et à la domination des médias occidentaux et notamment dans les réseaux sociaux. Mais aussi et surtout que cette guerre déclenchée par Poutine n’est humainement pas acceptable, notamment dans une Europe qui a cru que les temps des guerres inter-étatiques étaient révolus.

Toutefois, d’un point de vue purement stratégique, cette guerre du côté russe, est parfaitement compréhensible. Selon Abdelhamid Harifi, la Russie héritière de l’URSS avait un accord avec les Américains pour ne pas étendre l’Otan dans les anciennes républiques soviétiques. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé, puisque plusieurs pays comme la Pologne, les pays baltes, la Roumanie et d’autres encore ont rejoint l’Otan.

La Russie qui est intervenue en 2008 en Géorgie, candidate également pour rejoindre l’Otan, a clairement tracé la ligne rouge, l’Otan ne doit pas s’étendre davantage, notamment dans les pays aux frontières avec la Russie. La Russie n’allait jamais accepter que l’Ukraine qu’elle considère comme sa chasse gardée, passe sous le giron de l’Otan. C’est devenu un principe de la doctrine militaire russe.

Pour Harifi, en s’entêtant à rejoindre l’Otan, le gouvernement ukrainien endosse une grande partie de la responsabilité de ce qui se passe. Son action a été très mal calculée et c’est le peuple ukrainien qui en paie actuellement le prix.

Les scénarios du pire

Par ailleurs, pour ce qui est du risque d’un conflit nucléaire, Harifi ne pense pas que Poutine irait jusque-là, même s’il a ordonné la mise en alerte maximum des capacités nucléaires. Pour lui, c’était une réponse à une provocation américaine qui a consisté à faire voler des B-52 américains dans le ciel polonais, des bombardiers stratégiques capables lancer des missiles et des bombes nucléaires.

Par contre, le risque d’embrasement et de contagion à d’autres régions du monde, pour notre expert, est bien réel. Même si un tel scénario serait chaotique pour le monde qui sort à peine d’une crise économique et sanitaire liée à la pandémie du Covid-19.

Selon lui, la réussite de l’action militaire russe en Ukraine pourrait encourager la Chine à reconquérir Taiwan. L’instabilité pourrait pousser d’autres foyers de tensions dans le monde à éclater en guerre comme entre l’Iran et Israël ou encore entre les deux Corées.

En conclusion, cette guerre russo-ukrainienne est une autre manifestation, plus concrète cette fois-ci, des changements dans l’ordre mondial. Plusieurs observateurs pensent d’ailleurs que c’est un point de bascule dans les relations internationales et dans les rapports de force, entre les grandes puissances dans ce 21ème siècle.