Samedi 1er octobre, au lendemain du putsch militaire au Burkina Faso, deux institutions françaises sont attaquées par la foule : l’ambassade de France à Ouagadougou et l’Institut français de Bobo-Dioulasso.
À Paris, la réaction des autorités est restée froide, et les médias n’ont pas donné de visibilité outre mesure à cet évènement. Le Quai d’Orsay s’est contenté de diffuser un communiqué de presse signé par son porte-parole, déplorant ces attaques qui seraient, selon la diplomatie française, le fait de “manifestants hostiles”, “manipulés par une campagne de désinformation à l’encontre de la France”.
Le Quai d’Orsay comme les médias français ne mettent pas directement en cause la Russie, mais tout le monde sait que c’est Moscou qui est ciblé.
À Ouagadougou, au moment où l’ambassade française est attaquée, les manifestants brûlaient les drapeaux français. À leur place sont déployés d’autres drapeaux tricolores, portant les mêmes couleurs, mais russes. L’ambiance rappelle celle du Mali, lors du putsch mené par un groupe militaire en 2020 qui, quelques mois plus tard, a poussé l’armée française en dehors du pays, pour la remplacer par des mercenaires russes du groupe Wagner.
Aujourd’hui, l’ordre au Mali est maintenu par cette force privée dont la mission est d’assurer la défense des intérêts extérieurs de la Russie. Même chose en Centrafrique, qui fut longtemps la chasse gardée de la France, et où ces forces spéciales dirigées par un proche du président Poutine assurent la garde rapprochée du chef de l’État.
La guerre hybride du Kremlin contre l’Occident
Comment le Kremlin a-t-il pu réaliser cette grande percée en un temps record ? Par le biais de l’information, assurent plusieurs experts internationaux qui s’intéressent à cette nouvelle guerre que mène la Russie à l’Occident depuis quelques années.
Une guerre hybride dont le président français Emmanuel Macron a parlé ouvertement lors de son déplacement en Afrique subsaharienne, en juillet dernier, devant un parterre de personnalités du continent. “La présence hybride de la Russie passe d’abord par la propagande, la diffusion de fausses informations à travers des officines comme Sputnik”, a lancé Emmanuel Macron.
De retour en France, Macron avait même appelé les médias publics français actifs à l’international (France24, RFI…) à contrecarrer la propagande russe ; ce que les dirigeants et journalistes de ces chaînes de télé et stations de radio n’ont pas accepté, dénonçant dans un communiqué l’interventionnisme du chef de l’État dans des médias censés être libres de choisir leur ligne éditoriale et leur manière de travailler.
Une attaque de médias financés par l’État français à l’encontre du président Macron ; chose inconcevable de l’autre côté du continent, à Moscou, où des chaînes publiques comme Russia Today ou le site Sputnik sont au service de la stratégie propagandiste de Poutine en Afrique.
Ces deux médias mainstream sont aux avant-postes de cette guerre d’influence, à travers la diffusion de contenus visant à discréditer l’ancienne puissance coloniale, quitte à mélanger le vrai et le faux ou à fabriquer des fake news.
La guerre invisible que mène la Russie contre la France transite également par les réseaux sociaux. Là encore, la Russie semble très active, à travers des comptes (et des faux comptes) sur Facebook ou Twitter qui alimentent à longueur de journée le sentiment anti-français, faisant du french bashing un sport national en Afrique subsaharienne.
Selon des enquêteurs français cités dans la presse de l’Hexagone, la Russie agirait également à travers un soutien direct accordé à certains médias africains pour lancer des campagnes à la gloire de la Russie et de dénigrement des partenaires occidentaux.
Une guerre civilisationnelle ou le retour de l’URSS en territoire africain
Cette bataille de l’information se joue sur fond de guerre civilisationnelle d’une Russie qui dénonce la décadence de l’Occident et son comportement néocolonialiste. Un discours qui séduit les opinions publiques africaines et qui leur parle, après plusieurs décennies de déception post-indépendance.
Un discours aujourd’hui assumé par Poutine qui, lors de son allocution prononcée fin septembre sur la Place rouge à l’occasion de l’annexion de quatre territoires ukrainiens, a fait de cette guerre de civilisation et de culture la pierre angulaire de son conflit ouvert avec les États-Unis et l’Europe, en Ukraine et dans le monde.
Une manière, selon plusieurs experts en géopolitique qui se sont exprimés dans les médias français, pour Poutine de renouer les liens que l’URSS avait avec plusieurs pays du monde, dont des pays africains.
Plus qu’une simple bataille d’image, la Russie vise à redevenir un acteur qui compte en Afrique. Et la guerre hybride qui passe par des partenariats en matière de défense, mais surtout une rhétorique anti-impérialiste, sonne comme un air de déjà-vu. Dans les années 1960, en pleine guerre froide, l’Union soviétique était l’une des plus grandes puissances d’influence en Afrique. Une partie de l’élite du continent, qui évolue aujourd’hui dans les sphères du pouvoir, a d’ailleurs été formée en ex-URSS. Le Mali, tombé aujourd’hui entre les mains des Russes, était un régime socialiste après son indépendance. Il symbolise bien, à ce titre, ce retour de l’emprise d’antan.
Profitant de l’impopularité de l’Occident dans plusieurs contrées du continent, et du ressentiment toujours enfoui de la traite négrière et du colonialisme, Moscou propose aujourd’hui un nouveau modèle de lien, se présentant comme ce partenaire fort et puissant qui aide mais ne juge pas, versus la puissance coloniale et impérialiste qui continue d’exploiter les hommes et les ressources du continent.
Une stratégie qui s’avère payante pour le Kremlin, du moins pour l’instant. Preuve en est de la neutralité affichée par la grande majorité des pays africains aux Nations unies au moment du vote de la résolution contre l’intervention russe en Ukraine. Mais qu’y gagne l’Afrique ? L’efficacité dans la lutte contre le terrorisme, comme en Syrie, comme le laissent entendre les médias pro-russes ? Seule l’histoire nous le dira…