A l’approche de l’été, les amateurs de figues de barbarie risquent de déchanter. La majorité des cactus du Royaume ont été infectés par la cochenille, ce qui va priver nombre d’amateurs de figues de barbarie, du moins le temps de reconstituer les vergers de cactus dévastées.

Il s’agit peut-être d’un mal pour un bien, puisque la disparition temporaire de la majorité des cactus permettra l’éradication de la cochenille qui a tout ravagé, excepté dans le nord et le sud du pays. « Nous estimons qu’il y avait 150.000 hectares de cactus au Maroc », précise le Dr Rachid Bouharroud, chercheur et expert en entomologie et lutte intégrée des cultures. 

« Il en reste très peu en spontané à Al Hoceima, dans les environs de Oued Laou, à Tétouan, Guelmim, Sidi Ifni, et il y aussi quelques producteurs dans la région de Marrakech, mais pas en spontané », selon l’expert, membre de l’équipe de recherche à l’origine de la découverte de huit variétés résistantes à la cochenille. 

Introduits au Maroc en 1770 par les colonies espagnoles en provenance du Mexique, les fruits de cactus ont proliféré dans le Rif, le centre du pays et les plateaux et plaines atlantiques. Mais à la différence du Mexique, les variétés de cactus souffrent au Maroc d’un écosystème incomplet.

Bien que cette plante à fleurs tolère la sécheresse, puisqu’il lui suffit de moins de 200 mm d’eau par an pour produire des fruits, elle est sans défense face à la cochenille (Dactylopius Opuntia) dont les attaques rapides et répétées sont dévastatrices. A tel point qu’en Australie et en Afrique du Sud, cet insecte a été introduit pour éliminer le cactus, considéré comme une plante envahissante.

Avant l’apparition de la cochenille au Maroc en 2014, les 150.000 hectares produisaient entre 1,2 et 3,5 millions de tonnes de figues de barbaries, avec un rendement compris entre 8 et 25 tonnes/hectare. Pour un revenu situé entre 20.000 et 40.000 DH par hectare. 

Mais à l’image de l’année dernière, cet été va sans doute accentuer la pénurie de figues de barbarie dans le pays, augmentant de facto leur prix qui était compris entre 1,5 et 3 DH l’unité en 2022. Et encore faut-il en trouver !

« A Marrakech, un producteur en a fait une culture à part entière, avec une conduite technique et des pratiques culturales adéquates, ainsi qu’un traitement régulier contre la cochenille », précise le Dr Bouharroud. « Ce producteur vend sa production aux grandes surfaces, après analyse par l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) et le ministère de l’Agriculture ». Ses récoltes ont permis en l’occurence un approvisionnement partiel bien qu’insuffisant du marché national.

Le cactus, unique plante hôte de la cochenille 

La nature destructrice de la cochenille se juge à l’aune de ses particularités. C’est un ravageur dangereux qui provoque des dégâts rapides, puisqu’il peut détruire tout un champ de cactus en l’espace de trois mois. « En plus, il n’a qu’une plante hôte, le cactus précisément », explique le Dr Bouharroud.

« C’est une espèce qui s’adapte parfaitement au climat du Maroc, à savoir aride et semi-aride, avec une humidité faible et une température élevée », poursuit-il. C’est pour cette raison que dans le nord du pays où les conditions climatiques ne sont pas favorables à la cochenille, les cactus sont quelque peu épargnés.  

Jusqu’à présent, aucune hypothèse officielle n’explique l’introduction de la cochenille au Maroc. Une chose est sûre, tout a commencé dans la commune rurale de Saniat Berguig, relevant de la province de Sidi Bennour, d’après les services de l’ONSSA. 

« Plusieurs quotidiens nationaux ont rapporté ces derniers jours l’apparition dans la commune rurale de Saniet Berguig (Province de Sidi Bennour) d’une maladie suspecte attaquant le Cactus et qui aurait un impact sur la salubrité des fruits”, avait indiqué à l’époque l’ONSSA dans un communiqué.

« Les investigations entreprises sur les lieux ont révélé qu’il s’agit d’un petit insecte du groupe des cochenilles spécifique au cactus, qui ne constitue aucun danger ni pour la santé humaine ni pour la santé animale », ajoutait la même source. 

« Il y a certainement eu une introduction par inadvertance à cause d’un voyageur en provenance d’Espagne qui a apporté avec lui des figues de barbarie infectées ou bien c’est une fuite dans le cadre d’une activité commerciale », pense le Dr Bouharroud. 

La cochenille possède un carmin, c’est-à-dire un pigment-laque rouge profond obtenu par mordançage, très utilisé dans l’industrie alimentaire (yogourts, confiseries, charcuteries, pâtisseries, confitures, épices), dans le domaine pharmaceutique (médicaments), dans les textiles et dans plusieurs produits de beauté (rouge à lèvres, vernis, colorations).

« Apparemment, quelqu’un a fait rentrer la cochenille pour pouvoir produire ce colorant. Mais il s’est rendu compte que ce n’était pas la bonne espèce pour lancer ce commerce, contrairement à une espèce de cochenille qui existe au Mexique. En plus, elle a certainement échappé à son contrôle », estime notre interlocuteur. 

Deux traitements disponibles 

Il existe deux traitements contre la cochenille. L’un à base de produits phytosanitaires et l’autre utilisant du … savon noir. S’agissant du premier traitement, il existe plusieurs produits phytosanitaires homologués par l’ONSSA, qui définit la conduite à tenir dans les zones infectés comme suit : 

– l’arrachage et la destruction in situ des cactus infectés par la cochenille ;

– la désinfection du matériel ayant servi à l’arrachage ;

– le traitement des plantations de cactus au moyen des produits phytosanitaires ;

– l’interdiction de la circulation des plants de cactus ou de ses parties, à l’intérieur de la zone infectée et vers l’extérieur de celle-ci. Toutefois, les fruits du cactus peuvent circuler à l’intérieur de ladite zone ;

– la saisie de tout matériel végétal de cactus en provenance de ladite zone et circulant à l’extérieur de celle-ci, et sa destruction ;

– toute autre mesure dont la mise en œuvre est nécessaire pour circonscrire la cochenille du cactus.

« Traditionnellement, le savon noir (savon beldi) est une solution pour éradiquer la cochenille. Le traitement est à base de contact et doit atteindre le ravageur avant de le tuer, contrairement aux produits phytosanitaires qui ont un type de traitement systémique qui s’incruste dans les systèmes de la plante après aspersion », explique notre interlocuteur. 

Cependant, le cactus est très dense. De fait, le traitement par contact est difficile, car il est compliqué d’atteindre certains cactus qui peuvent être infectés par la cochenille. « Mais dans le cas des cultures de cactus qui sont taillées et alignées, le traitement par contact est possible », souligne le chercheur à l’INRA. 

« Dans ce cas là, quand la cochenille apparaît, il est possible de la traiter uniquement avec de l’eau sous pression. La fréquence de traitement par contact doit être mensuelle en été et bimensuelle en hiver, car la pression de la cochenille baisse quand les températures sont peu élevées. »

Reconstitution de cactus dévastés 

Sur le terrain, les ravages causés par la cochenille peuvent être envisagés sous un autre angle. « Avec la disparition du cactus, la pression du ravageur est désormais faible, voire inexistante. Donc en cas de nouvelle plantations, il y a très peu de chance qu’elles soient de nouveau attaquées par la cochenille. »

L’idée est donc de reconstituer les populations de cactus. Deux solutions sont envisagées. L’Institut national de recherche agronomique (INRA) possède une collection de plus de 200 écotypes de cactus, particulièrement protégés car considérés comme un patrimoine national à préserver. 

Huit variétés de cactus résistantes à la cochenille ont été créées à partir de cette même collection. « Actuellement, ils sont en phase de multiplication. Certains agriculteurs ont d’ores et déjà commencé à les planter », assure le Dr Bouharroud. La demande est importante concernant les plants de ces huit variétés, du fait de leur rendement et de la qualité de leurs fruits. Toutefois, il y a un hic.

« La couleur de leur fruit (vert, blanc, rouge) ne ressemble pas à celle des figues de barbaries que les gens ont l’habitude de manger. Des figues de couleur orange notamment », déplore l’expert.

Des consommateurs exigeants

Particulièrement attachés à leurs souvenirs d’enfance, les Marocains ne semblent pas apprécier la couleur des figues de barbarie issues des variétés développées.

« Les agriculteurs ont décidé de s’adapter à la cochenille en optant de plus en plus pour des variétés résistantes à ce ravageur, mais en appliquant une bonne conduite technique et un suivi régulier », précise notre interlocuteur. Il indique que l’inconvénient de la couleur ne doit pas faire oublier l’importance d’avoir des cactus résistants à la cochenille dans certaines régions.  

En effet, les variétés qui ont été développées pourraient avoir un rôle écologique essentiel à jouer. « Par exemple, dans la région de Marrakech, les cactus qui ont été ravagés par la cochenille se trouvaient à flanc de montagne et remplissaient un rôle essentiel au niveau des écosystèmes floristique et faunistique, mais aussi comme rempart à l’érosion qui pourrait impacter les routes notamment », confie le Dr Bouharroud.  

Si le but est de reconstituer les cactus ravagés par la cochenille à travers les variétés résistances, cela risque de prendre du temps, avec une entrée en production deux ans et demi ou trois ans après avoir planté le cactus, d’autant que la multiplication est toujours en cours au niveau du ministère de l’Agriculture.

La solution idoine pour accélérer la reconstitution des parcelles de cactus ravagés serait que « le ministère de l’Agriculture implique les exploitants agricoles dans l’opération de multiplication », selon notre interlocuteur, d’autant que la reproduction demande peu d’efforts.  

L’avantage du cactus est qu’il se multiplie végétativement. Un mode de reproduction qui permet d’obtenir des individus identiques à partir du plant mère. Avec les variétés de cactus résistantes à la cochenille, c’est un espoir supplémentaire pour que les figues de barbarie ne soient pas un jour rangées au rayon des souvenirs.