Abdellatif Ouahbi a pris part mardi 11 avril 2023 à une conférence intitulée « Libertés individuelles entre valeurs universelles et constantes nationales », organisée et modérée par le Centre de dialogue public et d’études modernes.

L’orateur, par ailleurs ministre de la Justice, s’exprimait à titre personnel. Il est revenu sur plusieurs questions allant des libertés individuelles dans leur acception universelle ou leur relation à la religion, à l’avortement en passant par le mariage des enfants et le viol sur mineur. Ouahbi est depuis quelques années, l’une des très rares personnalités politiques à assumer et à défendre des positions non consensuelles sur les libertés individuelles. Malheureusement, ce défenseur acharné des libertés individuelles a été fortement mis en cause dans le déroulement du récent concours des avocats. A notre sens, il n’a pas encore répondu à toutes les questions au sujet de ce concours. Les libertés individuelles sont mieux défendues lorsque le discours est servi par l’exemplarité.

« Les libertés individuelles en harmonie avec les préceptes religieux »

« Certains tentent encore de réduire le sujet des libertés individuelles à un luxe idéologique. Or, elles représentent plutôt un intérêt national et une nécessité sociétale qui ne contredisent aucunement la religion« , affirme Abdellatif Ouahbi, rappelant qu’Islam et modernité partagent les mêmes grandes valeurs, notamment la liberté, la dignité, l’égalité, la justice, le pardon, l’amour, la miséricorde et la sagesse.

« Ma casquette officielle de ministre de Justice est enlevée. Je vous parle en tant que militant politique, militant des droits humains et intellectuel […] Toutes les transformations que le Maroc a connues (accélération de l’urbanisation, baisse du taux de fécondité, mariage tardif, émergence de nouveaux modèles familiaux et essor culturel) ont conduit à l’émergence d’une culture de la liberté et ont créé une disposition sociologique et intellectuelle à accueillir les concepts de liberté et d’indépendance. Nous ne pouvons donc que travailler à relire la religion et les valeurs en conformité avec ces changements, sans aucun prétendu conflit entre les droits universels et les constantes locales », a-t-il ajouté.

« La réforme pénale, seule réforme qui peine à trouver sa place »

Ouahbi d’ajouter : « Il est important de noter que Maroc a connu d’importantes réformes juridiques, que ce soit pour moderniser les relations professionnelles et économiques, ou pour tenter d’assujettir la vie publique aux mœurs et d’éliminer la corruption financière et administrative. Pourtant, les ateliers de réforme du Code pénal sont restés en suspens et la vie publique des Marocains est restée sous un Code pénal obsolète offensant pour tous les acquis démocratiques et modernes réalisés par le peuple marocain avec une volonté royale et un enthousiasme national. »

Le fort engagement du Maroc en faveur d’un Etat social, en tant qu’initiative visant à garantir aux citoyens un niveau de vie décent, est un appel incitatif à la réforme du Code pénal marocain sur la base de la promotion des libertés individuelles, poursuit l’orateur.

« L’élargissement des libertés individuelles dans le projet de réforme du Code pénal marocain s’inscrit d’abord dans la lignée des répercussions sociales créées par la politique sociale initiée par le gouvernement marocain depuis son investiture. Il est également en harmonie avec la réalité des rôles que le Marocain joue au sein de la société », précise-t-il.

« Il est clair que la promotion des libertés individuelles dans le projet du Code pénal n’est pas une question d’imitation du style de vie de l’individualisme ou une influence superficielle par la culture des étrangers. Il s’agit d’un appui à la réalité sociale dans laquelle nous vivons, et une sorte d’extension moderne de l’histoire de notre nation islamique », observe Ouahbi, estimant que la sphère religieuse est tenue de poursuivre le Ijtihad dans ce sens par dévotion à l’esprit de l’islam et au service de l’intérêt de la patrie. Cette posture de Ouahbi, qui consiste à ce que nos sociétés s’approprient les valeurs de modernité; est pertinente, parce qu’elle démonte l’un des arguments essentiels des détracteurs consistant à quelifier la modernité de schéma importé de chez les anciens colonisateurs.

Avortement, affaire Tiflet, adultère…

« La réforme du code pénal n’engage pas seulement le gouvernement actuel puisque c’est la responsabilité de tout un Etat avec ses gouvernements antérieurs et ceux à venir. Pour que notre pays avance, il faut absolument dépolitiser le débat sur les libertés individuelles et se placer main dans la main pour trouver des solutions concrètes », affirme Ouahbi.

Rebondissant sur le projet du Code pénal, Ouahbi souligne que la lenteur du processus de réforme est dûe aux tentatives d’aligner le nouveau texte avec l’actualité juridique nationale. « Ce n’est pas évident de réformer le Code de pénal. Le texte est prêt, mais à chaque fois, nous nous confrontons à des imprévus et nous nous retrouvons face à de nouvelles situations ».

Ouahbi évoque l’exemple de la scandaleuse affaire de la fillette violée à Tiflet qui, d’après lui, incite à considérer la suppression de la clause de circonstances atténuantes.

Il aborde en outre le sujet du mariage des enfants : « Je fais des pieds et des mains pour lutter contre ce phénomène. La place de la fille, c’est l’école. Nos filles sont brillantes. Tu les scolarises, elles réussissent. »

L’orateur est également revenu sur les sanctions « injustes » prévues par la procédure judiciaire au sujet de l’adultère. « Un simple signalement d’un inspecteur de la police suffit pour prouver l’existence de l’adultère alors que même l’Islam exige la présence de quatre témoins pour prouver formellement l’existence d’une relation sexuelle extra-conjugale. Les enfants et les proches sont les premiers victimes de cette pratique contemporaine. »

L’avortement est l’autre point évoqué par Abdellatif Ouahbi. « Je considère l’avortement comme une affaire entre le médecin et la femme concernée. Cela ne la regarde qu’elle et son médecin », a-t-il encore souligné.