Les superficies de la tomate ronde produite sous serre en plein sol dans la région de Souss-Massa sont en déclin depuis quelques années par manque de rentabilité. « Le prix moyen de vente d’un kilo de tomates au niveau du marché local (marché de gros d’Inezgane, ndlr) est de 1,68 DH, alors que son coût de revient avoisine les 4,50 DH/kilo », indiquent les professionnels du secteur. En d’autres termes, sans export, la tomate ronde est une culture déficitaire.

Dans la plaine de Chtouka Ait Baha, l’une des principales zones agricoles du pays, les producteurs de la tomate ronde laissent place dans leurs serres à la production de fruits rouges. « En effet, plusieurs agriculteurs ont délaissé les tomates rondes au profit des myrtilles et des framboises. La situation actuelle le prouve, puisque la superficie de fruits rouges augmente de plus en plus dans la région », corrobore Abdelaziz Maanouni, président de l’Association Chtouka des producteurs agricoles. 

Chassé-croisé entre les superficies de tomates rondes et de fruits rouges

« C’est une tendance qui ne date pas d’hier et qui est constante ces dernières années, parce que la tomate ronde n’est plus aussi rentable qu’avant« , assure Abdelaziz Maanouni. Dans la plaine de Chtouka, la superficie cultivée de tomates rondes sous serre a baissé d’environ 25%, pour passer de près de 9.000 ha en 2019, à 6.750 ha actuellement. Soit un recul de l’ordre de 2.250 ha. 

« Plus de la moitié de cette superficie perdue pour la tomate (1.100 ha) a été reconvertie dans la production de fruits rouges, tandis que les propriétaires des superficies restantes ont tout simplement décidé d’abandonner leurs cultures à cause du manque d’eau », déplore Abdelaziz Maanouni.

« Il y a quatre ans, les fruits rouges ont commencé à offrir une meilleure rentabilité que la tomate ronde, donc certains producteurs se sont reconvertis dans cette filière », se souvient Amine Bennani, président de l’Association marocaine des producteurs de fruits rouges (AMPFR). 

Sur les 13.000 ha de fruits rouges que compte le Royaume, environ 3.000 ha sont cultivés dans la région de Souss-Massa, principalement dans la plaine de Chtouka. Une superficie qui ne cesse d’augmenter depuis 2019. Alors que les superficies de tomates baissent au même moment. 

Des infrastructures qui facilitent la transition

Au-delà de la rentabilité, « la transition est facile sur le plan des infrastructures car, que ce soit la tomate ronde ou les fruits rouges, ce sont des cultures sous serre (abri canarien) d’une grande surface et très étanche pour se prémunir des insectes », explique Abdelmoumen Guennouni, ingénieur agronome. 

La réutilisation des abris canariens de tomates rondes dans la culture de fruits rouges, en particulier les framboises, permet une économie de l’ordre de 120.000 DH. C’est l’estimation du montant nécessaire pour acquérir une serre, d’après l’Association marocaine des producteurs et producteurs exportateurs de fruits et de légumes (Apefel). 

Toutefois, si le travail et l’aménagement du sol ainsi que la fertigation sont quasiment identiques dans la production de tomates rondes et de framboises, « il existe des différences en matière de conduite technique qui nécessitent des agents et des ouvriers expérimentés. Contrairement aux fruits rouges, la tomate est une culture de grande surface avec palissage canarien », précise Abdelmoumen Guennouni. 

Quant aux fruits rouges, ils « imposent un investissement supplémentaire pour acquérir des chambres froides car, à l’inverse des tomates rondes, les framboises ne peuvent être conservées à température ambiante, sinon la qualité du fruit risque de se dégrader ».

L’autre écueil sur le chemin de la reconversion des agriculteurs de tomates rondes réside dans le traitement des maladies. « La production des tomates est effectuée dans les mêmes serres pendant des années, donc il y a un problème d’insectes et de maladies qui reviennent d’une année à l’autre », explique Abdelmoumen Guennouni.  

Une irrigation problématique, intrusion marine dans les terres

Le dernier élément à prendre en considération, et qui pourrait stopper net cette tendance, concerne l’irrigation. Les besoins en eau diffèrent entre les deux cultures. Les fruits rouges ont un seuil de tolérance à la salinité assez bas. Or, la plaine de Chtouka est irriguée à partir de deux sources dont les ressources hydriques présentent un taux de salinité trop élevé pour les fruits rouges, à savoir la nappe de Chtouka et la station de dessalement d’eau de mer.  

« La surexploitation des ressources en eau souterraine a entraîné une baisse importante du niveau piézométrique de la nappe de Chtouka, favorisant une intrusion marine de l’ordre de 2,5 km à l’intérieur des terres », nous explique l’Agence du bassin hydraulique de Souss-Massa. 

Le projet de dessalement d’eau de mer pour l’irrigation de la plaine de Chtouka a précisément pour objectif de préserver cette nappe, en irriguant près de 15.000 ha dans le périmètre agricole de la zone, au prix élevé de 5,70 DH/m3. 

Or, la teneur en certains éléments de l’eau dessalée n’est pas appropriée pour les fruits rouges, sensibles au chlorure. « L’eau de mer a une salinité totale qui varie de 33 à 39 g/l. Le chlore, à lui seul, représente jusqu’à 19 g/l », rappelle Fouad Amraoui, chercheur et professeur en hydrologie à l’Université Hassan II de Casablanca. 

Et de poursuivre : « Le dessalement peut ramener la salinité de l’eau à moins de 1 g/l pour qu’elle puisse servir à l’usage domestique. Le chlore représente donc 40% à 50%, soit 400 à 500 mg/l. Pour certaines cultures sensibles comme les fruits rouges, l’utilisation de l’eau dessalée peut être un frein à moyen terme en matière de rendement agricole et de salinisation des sols. »

Une chose est sûre, « les agriculteurs sont toujours à la recherche de rentabilité. D’ailleurs en 2023, la tendance commence quelque peu à s’inverser dans le Souss, la culture de la framboise faisant désormais face à plusieurs défis », conclut Amine Bennani.