La reprise du secteur des agences de voyages se fait lentement, avec un retour au niveau d’avant-crise espéré pour 2024. Néanmoins, cette reprise risque d’être retardée par la concurrence acharnée des plateformes étrangères de réservation auxquelles recourent la plupart des hôteliers du Maroc.

Certes, leur présence a toujours été un problème pour les agences de voyages marocaines, mais son impact sur le business s’est accentuée en raison du contexte.

Mohamed Semlali, président de la Fédération nationale des agences de voyages du Maroc (FNAVM), dénonce une « concurrence déloyale » de la part des plateformes digitales de réservation hôtelière. Une concurrence subie depuis des années sans contre-offensive marocaine.

Il juge totalement inadmissible le fait qu’un Marocain résidant à Rabat doive parfois, ou même souvent, passer par une plateforme installée à l’étranger pour réserver une nuitée à Agadir.

“Une concurrence étrangère sur des réservations nationales”

Tout en reconnaissant que la digitalisation est devenue nécessaire pour faciliter la réservation, le président estime scandaleux le fait que des plateformes comme Booking ou Expedia obligent les hôteliers nationaux à leur verser, à l’étranger, des commissions en devises sur des réservations des clients marocains.

« Ces commissions, qui sont comprises entre 15% et 30% du montant des nuitées hôtelières réservées en ligne, sont virées à l’étranger, cela représente un manque à gagner important pour le Maroc en termes de recettes en devises », dénonce Semlali, pour qui ces flux devraient être contrôlés.

Hormis le fait de faire payer – indirectement – en devises aux clients résidant au Maroc une partie de la facture de leur chambre d’hôtel, notre interlocuteur ajoute que ces plateformes sont, par le fait d’un vide juridique, étrangement autorisées par l’Etat à rapatrier à l’étranger, sans la moindre imposition, leurs commissions.

Face à cette concurrence déloyale qui peut concerner jusqu’à 50% du chiffre d’affaires de certains agents de voyages, Semlali avance que si ses confrères ne vendaient que des séjours hôteliers au Maroc à des clients nationaux, cela ferait longtemps que sa profession aurait déposé le bilan.

« Le Maroc doit suivre l’exemple de la Turquie »

Tout en pointant les hôteliers qui sont de plus en plus nombreux à faire appel à ces plateformes, le président considère que l’Etat se doit de réglementer cette intermédiation digitale pour empêcher que ces commissions défiscalisées puissent échapper à ses caisses, alors que les agents de voyages payent les impôts selon lui.

Réfutant tout protectionnisme, Semlali recommande de suivre l’exemple turc qui a récemment interdit à ses concitoyens d’acheter à ces plateformes et en devises des séjours hôteliers sur le sol national.

« Des pertes qui représentent jusqu’à 30% des nuitées réservées par les nationaux »

Même son de cloche auprès de la directrice du groupe Terratour, Widad Benhamou, qui ne comprend pas que le vide juridique actuel permette à des Marocains de participer à une fuite de devises, sans que l’Etat ne puisse exercer un contrôle sur la perte de recettes, de surcroît défiscalisées.

« Comment est-il possible qu’un hôtel appartenant à un Marocain doive payer des commissions en devises à une plateforme étrangère pour que ses clients nationaux puissent réserver une chambre ? », s’insurge la directrice en citant l’exemple de Booking qui prélève jusqu’à 30% d’une nuitée.

Confirmant l’analyse de son confrère, Widad Benhamou déplore le fait que le chiffre d’affaires des hôteliers soit devenu dépendant jusqu’à 80% de ces plateformes. De plus, ces dernières leur font signer des contrats d’exclusivité leur interdisant de proposer à leurs clients des prix moins élevés.

Face à une concurrence quasi informelle qui prend des parts croissantes de marché aux agents de voyages, et occasionne de lourdes pertes en devises et recettes fiscales pour le Maroc, la directrice conclut qu’il n’est pas juste que ces sites ne soient pas réglementés comme l’est la profession.

Réaction officielle

Sollicitée, une source officielle déplore le fait que les hôteliers marocains soient obligés depuis plusieurs années de reverser les commissions en devises – entraînant une fuite de devises non imposables – et promet sans plus de détails de « réglementer sous peu ces plateformes, ainsi que le site d’hébergement Airbnb ».

Combler ce vide juridique après plusieurs années de laisser-faire ne sera pas chose aisée. Un président d’une fédération régionale des hôteliers, sondé par Médias24, explique que rien n’interdit aux hôteliers de recourir à ces plateformes. Conséquence : « Une dépendance croissante à l’égard de plateformes qui ramènent parfois jusqu’à 80% du chiffre d’affaires de certains hôtels. »