« Ce qui devait arriver arriva ». Voici comment plusieurs observateurs du monde du football national qualifient le drame du samedi 29 avril, qui a connu le décès d’une jeune fille de 29 ans dans des circonstances que l’enquête doit dévoiler, à l’entrée du stade Mohammed V de Casablanca, quelques heures avant le coup de sifflet de la rencontre Raja-Al Ahly comptant pour les quarts de finale de la Champions League africaine. Un drame prévisible pour tous les habitués de Donor (stade d’honneur), comme l’appellent les Casablancais.

La veille du match du Raja, Donor a connu les mêmes débordements lors de la rencontre ayant opposé l’autre équipe de Casablanca, le Wydad, à l’équipe tanzanienne, Simba. Et l’année dernière, à la même date pratiquement, un drame de même nature avait été évité de justesse lors du match Raja-Al Ahly pour les quarts de finale de la même compétition.

C’est dire si à chaque grande rencontre du WAC ou du Raja qui se joue au Stade Mohammed V, que ce soit pour la Botola Pro ou pour les championnats africains, on évite de peu la catastrophe. Mais le hic, c’est que rien n’est entrepris pour résoudre le problème. Au point que plusieurs voix appellent aujourd’hui à raser le complexe et à construire un stade en dehors de la ville.

« C’est un faux problème. Les débordements et les problèmes qui surviennent à Casablanca n’ont rien à voir avec l’emplacement du stade. Il suffit de voir le Bernabéu en plein Madrid, ou d’autres grands stades en Europe qui sont situés en plein centre-ville, voire dans des quartiers chics, comme le Parc des Princes à Paris dans le 16e arrondissement, pour comprendre que le problème n’est pas là », nous dit un ancien haut responsable du sport marocain. Impliqué dans plusieurs grands dossiers d’organisation de compétitions sportives, ce dernier connaît bien les problèmes que traîne Casablanca dans la gestion de cet édifice footballistique.

Mauvaise organisation et défaillance des process

Le problème, selon lui, se résume en deux points : la mauvaise organisation et la défaillance des process.

« On sait depuis longtemps que l’organisation des matchs fait défaut à Casablanca. Et tous les responsables qui gèrent de près ou de loin le sujet connaissent les solutions à mettre en place. Mais j’ignore pourquoi on ne veut pas les activer. Il ne s’agit pas de réinventer la roue, mais juste de dupliquer d’autres expériences au Maroc pour régler le problème une fois pour toutes. L’exemple le plus parfait est celui des matchs de l’équipe nationale qui sont gérés et organisés par la fédération. L’accès est toujours fluide, et l’expérience du supporter est agréable le plus souvent. C’est pour dire que nous pouvons bien organiser des matchs au Maroc… »

Pour notre expert, trois décisions doivent être prise en urgence, avec des process fiables pour s’assurer de leur bon respect :

1- Cesser de laisser entrer des mineurs non accompagnés au stade.

2- Faire fonctionner les caméras à l’extérieur et à l’intérieur du stade pour surveiller les débordements et identifier leurs auteurs. « Nous avons des caméras au Stade Mohammed V qui peuvent zoomer sur une personne à 600 mètres et l’identifier. Ces caméras doivent être fonctionnelles, et la loi doit être appliquée quand on constate des gestes de hooliganisme, de violence ou de non-respect des règles. »

3- Mettre en place des sièges numérotés, et installer des filtres à 1 ou 2 km du stade ne laissant personne sans billet, sans invitation ou carte d’abonnement, s’approcher des abords du stade. C’est l’insuffisance de filtres de contrôle qui est justement derrière les événements du match du Wydad et celui du Raja, qui a été plus médiatisé à cause du décès de la jeune supportrice des Verts.

Car comme en témoignent plusieurs supporters et responsables de la ville, contactés par Médias24, le drame de samedi dernier était lié à la masse considérable de personnes aux abords du stade qui n’étaient pas munies de billet ni de carte d’abonnement. Et dont beaucoup ont réussi à pénétrer dans l’enceinte du stade quatre heures avant le début de la rencontre, laissant des milliers de personnes détentrices d’un billet à l’extérieur.

« Je suis arrivé au stade trois heures avant le début du match. Les portes étaient déjà fermées, et on nous disait que le stade était déjà plein. Ce qui est totalement incompréhensible, puisque j’avais mon billet, et plusieurs personnes autour de moi étaient dans la même situation. Cela veut dire une chose : on a laissé des personnes entrer sans billet. J’ai fait demi-tour car je savais que les choses allaient mal tourner, mais beaucoup sont restés sur place dans l’espoir de pouvoir accéder au terrain », témoigne un journaliste sportif.

L’un de ses confrères, présent à l’intérieur du stade, nous apporte un témoignage différent au niveau de la chronologie: « à 16h15, soit quatre heures avant le match, l’accès au stade était fluide. A 17h30, alors que les portes étaient fermées, le taux de remplissage de la zone 3, à vue d’oeil, n’était qu’à 60-70% maximum. La partie basse des sièges de la zone 3 était vide. Idem du côté collé à la zone 5.  A l’intérieur, le public ne comprenait pas pourquoi les supporters étaient bloqués à l’extérieur et que les portes étaient fermées. Ce n’est qu’à 18h30 que le reste du public est entré en masse et que la zone 3 a été remplie d’un coup et en surplus, puisque même les escaliers étaient pleins et que beaucoup sont restés debout ».

Quoi qu’il en soit, ce qui fait l’unanimité, c’est que de nombreux supporters sont restés dehors derrière des grilles fermées alors qu’ils avaient leur villet. C’est ce que montrent d’ailleurs plusieurs vidéos et témoignages postés par les supporters du Raja et du Wydad sur les réseaux sociaux. Ce qui pose la question de savoir pourquoi laisser des personnes accéder au stade sans billet.

C’est là où notre ancien responsable sportif pointe du doigt la mauvaise organisation et le manque de process.

« Ce problème, on peut facilement le résoudre. Nous avons déjà instauré les billets digitalisés, même si on continue de demander aux gens d’aller retirer les billets physiques dans les points de distribution, ce qui est une aberration en soi. Il suffit de digitaliser tout le process pour que chaque supporter ait un billet digital, avec un QR code qui correspond à un numéro de siège. Il faudra ensuite installer des filtres à un rayon de 1 ou 2 km du stade et munir les gens qui s’occupent du contrôle d’un matériel basique pour scanner les billets et vérifier leur validité. C’est la seule manière de filtrer les gens et ne laisser que les supporters munis de billets s’approcher du stade », explique-t-il.

Ce process n’est pas sorcier. Les Marocains sont déjà habitués à ce genre de contrôle digital. On l’a expérimenté pendant le Covid pour l’attestation de vaccination, on l’utilise au quotidien pour prendre le train, l’avion, ou même pour voyager avec certaines compagnies de bus intervilles, comme la CTM.

Une gestion à plusieurs têtes et une dilution des responsabilités

Pourquoi donc la société organisatrice des matchs à Casablanca, la SDL Casa Events, n’a-t-elle pas mis en place ce process élémentaire ?

Pour certains, c’est une question de moyens, puisque la société ne récupère que 15% de la recette des entrées au stade. Un pourcentage appliqué sur un faible montant (les billets sont vendus généralement entre 30 et 100 DH pour une capacité de 45.000 places), qui ne donne pas suffisamment de moyens à la société pour investir dans du matériel et engager des centaines de stadiers et de contrôleurs.

Mais si c’est le cas, il suffit d’augmenter le prix des billets pour que le business model de la société puisse tourner, réplique un membre dirigeant d’un club casablancais, qui se dit victime, comme tous les autres clubs de la ville de cette mauvaise gestion. « Le foot, ce n’est pas un produit de première nécessité. S’il faut augmenter le prix des billets à 150 ou 200 dirhams pour se donner les moyens d’investir dans les outils de contrôle et les ressources humaines nécessaires, il suffit de nous le dire. Personne ne mourra s’il ne regarde pas un match du WAC ou du Raja au Stade », tonne notre source, qui pense que cet argument de manque de moyens ne tient pas la route.

« Nous donnons pour chaque match 15% de notre recette à Casa Events qui a pour seule charge de gérer la billetterie et d’organiser les matchs. S’il y a des défaillances, des débordements, des drames, c’est l’organisateur qui en est le responsable. C’est quelque chose que nous déplorons depuis longtemps, nos supporters également. Cette société ne voit pas le foot comme un produit. Et ne considère pas nos supporters comme des clients. Elle ne les traite donc pas avec dignité. Il faut que la mentalité change, que Casa Events entre dans une logique d’entreprise marchande, qui vend un produit pour des clients qui mettent de l’argent pour acheter des billets et consommer le produit que nous offrons », ajoute la même source, qui fait porter toute la responsabilité à l’organisateur, Casa Events.

Notre ancien haut responsable du foot ne partage pas cet avis. Et estime que le problème est bien plus profond.

« Les process sont simples à mettre en place et ne demandent pas beaucoup de moyens. Mais le problème à Casablanca, c’est qu’il n’y a pas un seul boss pour gérer ce dossier. Il y a une multitude d’intervenants : la wilaya, la préfecture de police, la mairie, les dirigeants de clubs, Casa Events… Les responsabilités sont diluées et donc incontrôlables. Il faut un seul boss, qui prenne les décisions nécessaires et qui veille à leur application. C’est aussi simple que cela », explique notre source.

Indiscipline et trafic de billets sont pointés du doigt

Cela suffira-t-il réellement ? Oui et non, estime notre journaliste sportif. « On peut mettre toute l’intelligence managériale qu’on veut, tant qu’il y aura de l’indiscipline et de la corruption, rien ne fonctionnera. » Il nous explique qu’il y a un trafic dans les billets des matchs à Casablanca, qui profitent à certaines parties qui essaient de bloquer toute réforme.

Il cite l’exemple des derniers matchs du WAC et du RAJA, où le stade, en l’absence de la zone 6, avait une capacité de 35.000 places, mais abritait en réalité plus de 50.000 personnes. Ce surplus vient, selon lui, des gens sans billet qui donnent du bakchich au personnel de sécurité, des VIP qui avec une seule invitation font entrer leurs proches, et de gens qui falsifient les billets…

L’indiscipline ne vient pas donc que du supporter lambda, mais également de gens haut placés, des personnalités du foot, d’une partie du personnel intérimaire engagé par Casa Events, qui n’ont aucun respect des règles, de la loi. « Il y a un gros business autour de la billetterie. Et les gens qui en profitent n’ont pas intérêt à ce que les choses changent », tonne-t-il.

Il en donne pour preuve l’organisation exemplaire des matchs de l’équipe nationale, qui sont gérés directement par la fédération, avec des normes FIFA. « Quand il s’agit de matchs organisés par la fédération, personne n’ose faire du trafic. Mais à Casablanca, tout est permis, c’est l’anarchie totale. »

Revenons au match du Raja pour vérifier cette théorie. Le terrain était en effet plein à craquer, dépassant de très loin la capacité théorique de 35.000 places (hors zone 6, fermée pour cause de fissures). Y avait-il plus de billets en circulation que la capacité du stade ?

Selon un responsable de la ville, membre du comité de suivi du complexe Mohammed V, la réponse est non, en tout cas officiellement. Il nous adresse, preuve à l’appui, un tableau (voir ci-dessus) avec le détail des billets mis sur le marché, zone par zone, y compris les invitations distribuées et les cartes d’abonnement des supporters du Raja donnant accès au match.

Il en ressort que l’accès au terrain était réservé à 35.782 personnes, dont 17.585 billets vendus, 16.114 accès pour les abonnés du Raja et 2.065 invitations. En somme, le total des personnes qui devaient accéder au stade ne dépasse pas la capacité des gradins, puisque 2.875 billets sont restés invendus. Officiellement, les choses devaient se passer de manière normale.

Comment est-on passé donc à plus de 50.000 personnes dans le stade ? Qui a laissé ces personnes entrer ? Avaient-elles un billet ou non ? Pourquoi des supporters munis de leur billet, de leur invitation ou carte d’abonnement, n’ont pas pu accéder au stade, créant ce mouvement de foule qui a mené au drame ? Ce sont les questions que se posent les habitués de Donor depuis plusieurs années, et auxquelles on n’a jamais donné de réponse.

Réunions au sommet et enquête policière pour tirer les choses au clair

A l’heure où ces lignes sont écrites, le wali de la Région Casablanca-Settat, Said Ahmidouch, présidait une réunion avec l’ensemble des intervenants dans ce dossier pour comprendre ce qu’il s’est passé vendredi et samedi au stade Mohammed VI. Etaient conviés à cette réunion le gouverneur de la préfecture des arrondissements Anfa, les représentants des services régionaux de sécurité, le directeur général de Casa Events et la maire de Casablanca, Nabila Rmili.

Cette dernière vient de convoquer également une réunion, pour le mercredi 3 mai, du comité de suivi de gestion de la SDL Casa Events pour discuter des événements qui ont eu lieu au stade Mohammed VI aussi bien lors du match du Wydad que celui du Raja, faire le point sur l’avancement des travaux de la zone 6 et étudier les conclusions du rapport de la Cour des comptes sur la gestion du complexe Mohamed V.

Des réunions des autorités locales qui se tiennent en parallèle de l’enquête ouverte par la police judiciaire pour élucider les circonstances du décès de la jeune femme originaire de Mohammédia, venue d’Egypte spécialement pour assister au match de son équipe de cœur.

Espérons une seule chose : que ces réunions et enquêtes aboutissent à des résultats concrets et  des solutions applicables au plus vite pour en finir avec l’anarchie qui marque l’organisation des matchs de foot à Casablanca, et rendre « l’expérience-client » la plus agréable possible. Surtout que le Maroc concourt pour l’organisation de grandes compétitions continentales et mondiales…