« ‘La tradition n’est pas le culte des cendres, mais la préservation et la transmission du feu’, disait Gustave Mahler. Et j’ai fait mienne cette citation à la fois dans mes recherches, lorsque je chante, quand je donne mes concerts un peu partout dans le monde ou quand je donne cours à mes élèves. » Ainsi s’exprimait Françoise Atlan, chanteuse franco-marocaine et spécialiste des traditions musicales du bassin méditerranéen, lors de la table ronde « L’art et la science comme vecteurs de transmission de valeurs spirituelles », organisée le samedi 13 mai au palais du Pacha dans le quartier des Habous à Casablanca.

Cette conférence s’inscrit dans le cadre de la 1re édition du Festival international du patrimoine musical marocain, organisé du 11 au 13 mai, sur le thème « Le patrimoine musical marocain : un lien spirituel entre les générations ».

Transmission

Pour la chanteuse, il est essentiel de garantir la transmission, la sauvegarde et la pérennisation de la tradition musicale, non pas à travers des éléments fossilisés ou poussiéreux mais, au contraire, par le biais d’approches concrètes, dont le socle est l’action. « Cette transmission doit commencer à un très jeune âge. C’est le seul moyen pour que la jeunesse se réapproprie toute cette tradition », souligne-t-elle.

Aborder la question de la transmission à travers une approche directe, sur le terrain, est dans ce sens le canal le plus efficace pour toucher les jeunes. Il faut également voir la transmission du patrimoine comme un travail de collaboration et d’échange entre ces jeunes et celle ou celui qui partage ses connaissances de l’héritage musical du pays.

Car, il faut se rendre à l’évidence : l’ancien modèle fondé uniquement sur le « discours », donc un échange dans un seul sens, est à bout de souffle. Disons-le, il ne convainc plus une jeunesse plus ouverte sur le monde. Une raison pour laquelle il est essentiel, aujourd’hui, d’être plus créatif dans ce travail de transmission et de quitter, peut-être, le « pupitre » des grands discours.

Protéger les flammes

Préserver et transmettre le « feu » de la tradition dont parlent si bien Gustave Mahler et Françoise Atlan implique aussi d’avoir confiance en celles et ceux qui auront la tâche ensuite de protéger les flammes, c’est-à-dire les jeunes d’aujourd’hui. Cela suppose, en filigrane, de bâtir une relation de confiance avec eux avant même que cette transmission ne s’opère. Ce qui requiert également un engagement plus fort de la part des acteurs dans le domaine des arts traditionnels.

Pour les organisateurs de ce festival, représentés par Mohamed Azelarab Berrada, président de la Fondation du patrimoine musical marocain, et Abdelhamid Es Sbaï, directeur artistique, cet effort a été consenti. Car parmi les principaux objectifs de l’événement ressort « l’incitation des jeunes à s’approprier cet héritage culturel et à connaître ce qu’il recèle comme sciences, arts et racines, et les distancier un tant soit peu d’une mondialisation culturelle synonyme plutôt d’un appauvrissement spirituel et social ».

Souveraineté culturelle

Pour Faouzi Skali, écrivain, anthropologue et chercheur, présent tout au long de ce festival, « transmettre cet héritage musical aux prochaines générations est un objectif majeur. Et cela demande bien sûr beaucoup d’efforts en termes d’actions et d’innovation dans l’organisation. Et il faut aussi penser à la continuité de cette transmission bien après ce festival ».

Celui qui est également fondateur et président du Festival de Fès de la culture soufie estime que cet effort de transmission intergénérationnel est garant d’une souveraineté culturelle qu’il ne faudrait surtout pas perdre. « La souveraineté culturelle s’inscrit dans une approche de continuité historique d’une société et d’une civilisation. Et le Maroc représente une civilisation ancienne, forte et riche par son patrimoine », souligne-t-il.

Selon l’anthropologue, la fierté que ressentent les Marocains envers leur histoire doit s’accompagner d’actions. « Parce qu’on est arrivés à la croisée des chemins. Car, ce qui jadis était transmis de manière naturelle ne l’est plus aujourd’hui. Et nous assistons tous actuellement à cette réalité, à travers nos expériences communes avec nos enfants. Il faut donc faire cet effort d’explication de notre héritage aux jeunes, qui sont aujourd’hui attirés par d’autres univers et concepts qui n’ont aucun lien avec notre patrimoine », recommande-t-il.

Mémoire collective

Faouzi Skali indique également que ce festival intervient dans un moment très délicat, dans le sens où il devient évident que la prochaine génération pourrait ne pas connaître son patrimoine musical si cet effort de transmission n’était pas acté intentionnellement. Et cela engendre le risque de perte de notre mémoire collective patrimoniale. L’appel est lancé.

« Les identités et intelligences collectives ne sont pas des valeurs abstraites. Elles se cultivent comme un jardin intérieur dans lequel viennent éclore les plus belles expressions de nos émotions et de nos passions. À nous d’éveiller par ce festival et bien d’autres modalités, cette culture du goût et de la créativité dans nos milieux d’apprentissage, dès le plus jeune âge. C’est notre vivre-ensemble tenu par tant de liens invisibles que nous sculptons ainsi pour nourrir sans cesse ce patrimoine riche, à la fois singulier et universel, qui fonde notre culture et notre civilisation », expose-t-il.

Le Maroc est un carrefour non seulement civilisationnel, mais aussi culturel

L’historienne de l’art et directrice artistique du Festival de Fès de la culture soufie, Carole Latifa Ameer, abonde dans ce sens : « Le patrimoine d’un pays est sa richesse. Mais sa deuxième richesse est sa jeunesse. Il incombe alors à chacun de nous que cette jeunesse soit fière de sa culture. Et pour être fière de sa culture, il faut bien la connaître. Le Maroc est un carrefour non seulement civilisationnel, mais aussi culturel. »

Une initiative telle que le festival du patrimoine musical marocain permet ainsi de faire connaître, pour certains, et de rappeler, pour d’autres, cette culture musicale forte et millénaire.

Carole Latifa Ameer pense que le festival du patrimoine musical marocain doit aussi nous apprendre à écouter. Lors de sa participation à la table ronde « L’art et la science comme vecteurs de transmission de valeurs spirituelles », elle déclare que « la musique spirituelle, par le biais de l’écoute, permet d’accéder à la connaissance de nous-même, du monde qui nous entoure et de Dieu ». Ce qui renvoie à la notion du Samâ’, l’audition spirituelle des confréries soufies.

Ces débats autour du patrimoine musical marocain sont ainsi venus enrichir la programmation du festival, marquée par la participation de plusieurs groupes musicaux du Maroc tels que le groupe orchestral des artistes Jeunes Générations, gnaoua, Aïta, Jil Jilala, aissaoua…