L’intérêt de la préservation de l’huile d’argan revêt un caractère crucial pour les 3 millions de personnes qui en vivent. Réparties sur une superficie de 830.000 hectares couvrant un périmètre s’étendant du nord de la ville d’Essaouira au sud de la ville de Tiznit, les arganeraies sont parfaitement adaptées au climat local et à la nature du sol. C’est d’ailleurs dans cette région du monde que l’on retrouve la quasi-totalité de la population des arganiers.

Un ancrage historique longtemps négligé

Abu Ubayd al-Bakri décrit dès le XIe siècle, dans un récit de voyage, la fabrication et l’usage que les habitants de Igli, dans le Souss, faisaient du fruit de l’arganier : « L’huile de hergan (ou argan, ndlr) est un des produits du pays du Souss, l’arbre qui la fournit ressemble au poirier, si ce n’est qu’il s’élève seulement à la hauteur du bras et qu’il n’a pas de tronc : les rameaux sortent immédiatement de la racine et sont garnis d’épines. Les fruits ressemblent à des prunes noires. On les met en tas et on les laisse jusqu’à ce qu’ils se décomposent ; puis on les place dans une poêle de terre, que l’on met sur le feu. Alors, on peut en extraire de l’huile, dont le goût ressemble à celui du blé grillé. C’est un aliment sain et agréable, qui échauffe les reins et facilite l’écoulement des urines », peut-on lire dans le manuscrit traduit par William Mac Guckin de Slane dans son livre Description de l’Afrique septentrionale en 1857.

Ce mode de production ancestral, une fois valorisé, permet d’offrir aux personnes natives de ces régions un avantage absolu sur le marché des produits extraits de cet arbre, du moins en théorie.

Pourtant, ce savoir-faire longtemps négligé au Maroc a rencontré un grand intérêt des géants de l’industrie cosmétique étrangers, attirés dès le début des années 1980 par les usages principalement cosmétiques miraculeux de cette huile.

Sur le tard, les producteurs et productrices de l’huile d’argan se sont regroupés en coopératives dans le but à la fois de promouvoir leur savoir-faire et de profiter de la valeur que les marchés occidental et local portaient à cette denrée, non sans mauvaises surprises !

Appellation ‘Argane’ : un champ de bataille judiciaire

Fatima Amehri, présidente de l’Association marocaine de l’indication géographique de l’huile d’Argane (Amigha), se souvient : « En 2003, lorsque les premières coopératives marocaines d’huile d’argan ont entamé leur ouverture vers les marchés internationaux, elles ont été surprises d’apprendre qu’il ne leur était pas possible d’utiliser le nom ‘Argane’, celui-ci étant la propriété d’un laboratoire français ! »

Et pour cause, dès l’année 1983, le laboratoire de produits cosmétiques français Pierre Fabre a procédé à l’enregistrement de la marque ‘Argane’. Plus question dès lors de l’utiliser en tant que marque commerciale. Ce n’est qu’en janvier 2013, lors d’un procès en assignation en contrefaçon introduit par le laboratoire Pierre Fabre contre la société Clairjoie, cette dernière ayant commercialisé des produits cosmétiques sous la désignation ‘Karité-Argane’, que la cour d’appel de Paris a annulé le recours du laboratoire Pierre Fabre pour défaut de caractère distinctif, permettant à Clairjoie d’utiliser le nom ‘Argane’ pour son produit. Une décision devenue définitive après le rejet du pourvoi en cassation formé par le même demandeur.

Autrement dit, la justice française a considéré que le terme ‘Argane’ renvoyait au nom générique d’un arbre fruitier endémique du sud du Maroc et de l’Algérie, et qu’il ne pouvait de fait y avoir d’exclusivité quant à son utilisation.

Du côté des producteurs marocains d’huile d’argan, cette décision a été accueillie avec beaucoup de prudence. Certes, elle permettait aux produits marocains d’être accompagnés de l’appellation ‘Argane’, mais sans présenter aucune garantie quant à la protection de l’indication géographique.

L’indication géographique comme mécanisme de protection

Pour comprendre cette inquiétude, il convient tout d’abord de définir l’importance de l’indication géographique et les conséquences qu’elle implique. « L’indication géographique protégée (IGP) désigne un bien qui est produit dans un territoire délimité, suivant des caractéristiques spécifiques liées à l’endroit et au savoir-faire des populations locales » explique Fatima Amehri. « L’objectif est de corriger une globalisation qui détruit les cultures et les savoir-faire ancestraux des producteurs locaux, tout en permettant à ces derniers de localiser la valeur ajoutée dans la zone limitée de production. »

Entrée en vigueur le 25 décembre 2008, la loi 25-06 relative aux signes distinctifs d’origine et de qualité (SDOQ) des denrées alimentaires et des produits agricoles et halieutiques, présentait les bases d’une reconnaissance nationale de l’huile d’Argane.

L’entrée en vigueur de cette loi a été suivie d’une restriction réglementaire quant à l’exportation de la matière première. A partir de 2009, l’exportation des amendons (également appelés Afiache) est interdite. Cette décision, prise pour limiter la fuite de la valeur ajoutée, a été saluée par l’ensemble des professionnels marocains de la filière, devenus de fait les producteurs exclusifs d’huile d’argan.

Toutefois, les démarches pour l’obtention de l’IGP sont longues et sinueuses. L’ancien président de l’Amigha et de la Fédération interprofessionnelle marocaine de l’Argane (transformée depuis en Fédération Interprofessionnelle de la Filière de l’Argane) Mohamed Ourais explique : « Nous avons lancé en 2009, en partenariat avec la région Souss-Massa-Drâa, le projet de reconnaissance de l’origine géographique de l’huile d’argan. L’idée était d’assurer une traçabilité du produit afin d’en garantir la qualité. Cette étape est un préalable au recours à la reconnaissance IGP auprès des instances européennes. »

Concrètement, il s’agissait à l’époque d’élaborer un guide des signes distinctifs de qualité.

Pour ce faire, les membres de l’Amigha ont reçu le soutien du réseau OriGIn (Alliance mondiale des indications géographiques). Siégeant à Genève, ce réseau regroupe des centaines d’associations de producteurs de produits liés aux indications géographiques. « Les groupements membres du réseau OriGIn ont l’expertise nécessaire en termes d’indication géographique. Ils nous ont aidés pour l’élaboration du cahier des charges », rapporte Fatima Amehri.

Une fois finalisé, le guide a été présenté à une commission regroupant plusieurs départements et organismes dont l’ONSSA, l’OMPIC, le ministère du Commerce et Morocco Foodex. Cette commission ad hoc, formée pour l’occasion, a validé le cahier des charges élaboré par les demandeurs de l’indication géographique. « Après l’aval de la commission, la dernière étape avant la reconnaissance nationale consistait à soumettre le cahier des charges à l’organisme certificateur Normacert, qui a mis en place un plan de suivi et de contrôle, après l’obtention d’un agrément du ministère de l’agriculture », rapporte la présidente de l’Amigha.

IGP en Europe : bureaucratie et trébuchement

La reconnaissance nationale de l’huile d’argan obtenue, l’association s’est orientée, dès 2011, vers la Commission européenne pour introduire une demande de reconnaissance de l’indication géographique en Europe. Peu après, le laboratoire de recherche agronomique israélien Sivan a mené une large campagne médiatique ; l’objectif étant de placer Israël aux côtés du Maroc comme autre pays cultivant l’arganier et produisant de l’huile d’argan, dans le but, selon les avis de l’ensemble des professionnels marocains rencontrés, de semer un doute à même d’entraver le parcours de la reconnaissance de l’IGP par la Commission européenne.

« Nous avons introduit le recours en Europe car l’indication géographique est légalement reconnue par les pays européens, mais aussi parce que 90 % des exportations sont destinées à ce marché. Aux États-Unis, c’est un autre système qui prime ; celui des marques collectives. Nous avons choisi de commencer par l’Union européenne car l’essentiel en quantité d’huile d’argan écoulée sur le marché américain transite par l’Europe. Dès lors, l’obtention de sa protection en Europe constituerait une porte d’entrée à sa protection sur le territoire américain », nous indique Fatima Amehri.

Trois ans après le dépôt du dossier, l’argan a obtenu son inscription sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco.

Soutenue par le réseau oriGIn, l’Amigha s’est constituée groupe demandeur de l’IG auprès de la Commission européenne et, à sa grande surprise, sa demande a été suspendue pour insuffisance d’éléments de dossier.

En effet, au moment du dépôt de la demande, la chaîne de certification était rompue, poussant la Commission européenne à suspendre son traitement. En effet, Normacert n’avait pas obtenu l’accréditation européenne lui conférant le droit de certifier l’IG, privilégiant le recours à l’organisme de normalisation national Imanor (qui ne disposait pas à la date du dépôt du dossier de l’habilitation à certifier l’IG au niveau européen) plutôt que demander la certification directement auprès de la Commission européenne.

IGP en Europe : le dossier de la dernière chance

Actuellement, Amigha a retiré le dossier de demande de l’IG auprès de la Commission européenne, « le temps de reconstituer un dossier complet qui sera déposé ultérieurement », précise la présidente de l’association, sans manquer de souligner la complexité des démarches, due à la multiplicité des intervenants. « Nous sommes en train de modifier le dossier que nous avons provisoirement retiré. Le cahier des charges auquel nous tentons de nous conformer doit obtenir l’aval des professionnels de la filière, pour être ensuite soumis à la Commission nationale de l’agriculture qui regroupe l’ensemble des administrations publiques concernées, pour validation. »

Toutefois, une grande inquiétude subsiste. Les producteurs marocains d’huile d’argan craignent que le traitement de la demande de reconnaissance ne s’éternise au point que l’utilisation de la dénomination ‘Argane’ perde son exclusivité en tombant dans la catégorie des noms génériques. Une menace appuyée par la décision de justice rendue par le tribunal de Paris dans l’affaire opposant Pierre Fabre à Clairjoie. « Même s’il est vrai que la décision de la cour ne s’applique qu’à des justiciables français, la Commission européenne pourrait s’en inspirer pour statuer sur l’indication géographique de l’huile d’argan. Auquel cas, ce serait au désavantage des coopératives locales », précise Fatima Amehri.

Pour l’heure, Amigha se prépare pour le deuxième round de la demande d’enregistrement de la dénomination ‘Argane’ sur le sol européen. Son assemblée générale ordinaire du 24 mai 2022, qui a vu le renouvellement de son conseil administratif, s’est donné pour mission d’atteindre cet objectif.

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