La guerre russo-ukrainienne, déclenchée en février 2022, a un impact négatif méconnu sur l’Algérie. Les médias ont mis en avant la hausse des prix des hydrocarbures et le besoin vital d’approvisionnement en gaz par l’Europe. Ces deux éléments ont alimenté les caisses de l’Etat algérien et placé ce pays dans une position géostratégique favorable. Mais un élément essentiel a été occulté, ou du moins peu commenté : les incertitudes concernant les livraisons d’armes russes, et même de pièces détachées, à l’armée algérienne.

Le commandement algérien est en grande partie formé en Russie. L’équipement actuel est russe à hauteur de 75 ou 80%. D’importantes commandes ont été passées en 2022 auprès de la Russie, estimées à plus de 7 milliards de dollars par des sources américaines citées par la chaîne de télévision saoudienne Al-Arabiya. Mais la situation militaire complexe, et à certains égards difficile, de l’armée russe en Ukraine ne permet plus à ce pays d’honorer ses engagements de livraison d’armes, ni même de pièces détachées. De plus, dans plusieurs domaines en Ukraine, l’armée russe a été mise en difficulté et a montré des lacunes, notamment une faiblesse d’organisation et de commandement, ce qui remet en cause une partie importante des choix antérieurs algériens en matière d’armement.

L’armée algérienne est aujourd’hui contrainte de chercher des alternatives. Or, changer de fournisseur du jour au lendemain lorsque l’on est un allié traditionnel de Moscou − et de surcroît dans le contexte géopolitique actuel −, devient un vrai casse-tête pour Alger.

La médiocrité d’une partie des performances militaires russes, fruit d’une faiblesse organisationnelle et technologique

Le chef du groupe paramilitaire Wagner, Evgueni Prigojine, s’est même récemment permis d’adresser des critiques cinglantes envers l’armée russe qui, d’après lui, n’a même pas été capable de planifier et de livrer à Wagner les munitions promises.

Contacté par Médias24, l’expert militaire Abdelhamid Harifi explique que la Russie privilégie la quantité à la qualité, et qu’il en est de même pour l’Algérie. L’armée de l’air algérienne, présentée comme le fer de lance, est certes importante en nombre d’avions de chasse et de bombardiers, mais la guerre en Ukraine a démontré leur manque d’efficacité. Aujourd’hui, à part les lanceurs de missiles, les avions russes sont absents du ciel ukrainien, rappelle notre interlocuteur.

La Russie dans l’incapacité d’honorer ses engagements envers ses partenaires

La Russie est connue pour vendre ses armes à un bon prix, mais se rattrape sur les contrats de maintenance et de vente de pièces de rechange, poursuit Abdelhamid Harifi. La Malaisie en a fait les frais il y a quelques années, lorsque ses avions se sont retrouvés cloués au sol après une discorde entre les deux pays sur le renouvellement du contrat de maintenance.

Aujourd’hui, les capacités de maintenance russes sont totalement accaparées par les besoins des forces engagées dans la guerre en Ukraine. L’Algérie, comme les autres pays ayant fait le pari de l’armement russe, fait face à une situation délicate, puisqu’elle se trouve désormais limitée dans l’utilisation de son appareil militaire.

Les livraisons de nouvelles armes renvoyées aux calendes grecques

En plus de la maintenance, c’est aussi la livraison des nouvelles armes récemment commandées qui est compromise. Selon Siemon T. Wezeman, chercheur principal au Programme de transferts d’armes de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), « il est probable que l’invasion de l’Ukraine limitera davantage les exportations d’armes de la Russie. En effet, la Russie accordera la priorité à l’approvisionnement de ses forces armées, et la demande des autres États restera faible en raison des sanctions commerciales contre la Russie et de la pression croissante des États-Unis et de ses alliés pour qu’ils n’achètent pas d’armes russes ».

D’autres pays sont dans cette situation, comme l’Inde, autre grand client de l’armement russe, dont l’armée de l’air a rapporté en mars dernier que la Russie était incapable d’honorer ses livraisons d’armes en raison de la guerre en Ukraine.

Un rapport du think tank américain The Washington Institute for Near East Policy souligne que la dépendance de l’Algérie envers l’approvisionnement militaire de Russie pourrait devenir une vulnérabilité pour elle. Pour dépasser cette situation, le rapport indique que l’Algérie devra renforcer davantage ses relations sécuritaires avec la Russie pour espérer un traitement de faveur, ce qui reviendrait à s’enfoncer dans la crise.

Les alternatives ne sont pas évidentes

Le rapport du think tank américain signale également que si l’Algérie venait à rechercher des alternatives, et étant donné son statut de grand importateur d’armes, elle ne manquerait pas de potentiels prétendants. Depuis déjà quelques années, Alger cherche à diversifier ses fournisseurs d’armes. Depuis 2002, la Chine est en deuxième position avec près de 7%, suivie de l’Allemagne (6%) et de l’Italie (3%).

La flambée des prix des hydrocarbures, causée par la guerre en Ukraine, a renfloué les caisses de l’Etat. L’armée algérienne, dotée d’un budget militaire historique, se retrouve aujourd’hui dans une situation confortable pour négocier avec les pays fabricants d’armes. Ces derniers, conscients de l’ampleur de cette manne financière, sont prêts à ouvrir les bras aux généraux algériens, telle que l’a fait la France, dont le président a fait le choix de prioriser les ventes d’armes dans ses relations internationales.

Parmi les armes qui intéressent l’Algérie, le Rafale français, qu’elle espère acquérir pour renouveler sa flotte aérienne. Mais selon Abdelhamid Harifi, l’Algérie pourrait se retrouver avec une version amoindrie, comme celle à laquelle a eu droit l’Egypte. La raison ? Ces Rafales sont équipées de composants américains qui nécessitent une autorisation de Washington pour qu’elles intègrent les appareils vendus à l’Algérie. Même chose pour les Gripen suédois, que convoite également l’Algérie.

Si les Etats-Unis ne s’opposent pas, en principe, à la vente d’armes à l’Algérie, sous prétexte de coopération sécuritaire et de lutte contre le terrorisme, ils ne sont pas moins réticents à renforcer un client traditionnel de la Russie. En septembre 2022, des membres du Congrès américain ont adressé une lettre à Antony Blinken pour exiger des sanctions contre l’Algérie pour achat massif d’armes de la Russie, dans le cadre de la loi CAATSA (Countering America’s adversaries through sanctions act).

C’est donc un choix périlleux qu’est amenée à faire l’armée algérienne. Laisser tomber son alliance historique avec les Russes n’est pas une décision facile à prendre. Et se jeter dans les bras de l’Occident ne sera pas sans concession. Entre-temps, elle joue sur sa revendication de pays non-aligné pour jongler entre les différentes parties.

Le choix marocain de diversifier les défenses anti-aériennes s’avère judicieux

Dans un autre registre, l’attaque contre le système Patriot fourni par les Etats-Unis à l’armée ukrainienne − considéré comme l’un des rares succès russes dans cette guerre − conforte le Maroc dans son choix pour un système de défense anti-aérien multicouche, affirme Abdelhamid Harifi.

En effet, l’armée russe a réussi, grâce à des techniques de guerre électronique, à brouiller le système de guidage des missiles du Patriot. Cette prouesse russe doit encourager le Maroc à diversifier, comme il l’a prévu, les systèmes anti-aériens, qu’ils soient de courte, moyenne ou longue portée.

Quant au système de roquettes Himars, dont le Maroc a récemment fait la commande, le temps qu’il soit livré, les Américains auront eu le temps de le mettre à niveau contre ces techniques de guerre électronique, conclut Abdelhamid Harifi.