C’est dans le sud désertique du Néguev israélien que l’arbre endémique du Souss est en train de redéployer ses racines. Le kibboutz Ketura, dans lequel l’Institut Arava pour les études environnementales mène ses recherches, est un endroit où les miracles ne sont pas rares. Menée par la professeure Elaine Solowey, une équipe de chercheurs a réussi à ramener à la vie une espèce de palmier-dattier vieille de deux mille ans.

L’arganier pour repeupler le désert du Néguev

C’est dans ce même laboratoire à ciel ouvert, et sous la même direction, que l’Argania Spinoza, cet arbre réputé capricieux et indomptable, a finalement décidé de pousser il y a près de quatre décennies, avec une population de départ de 67 arganiers.

À 250 kilomètres au nord, sur la vallée de Netiv HaGdud en Cisjordanie, la société agricole Sivan SM mène ses expérimentations sur le site Oren Farm ; une sorte de ferme pédagogique où les figuiers côtoient les vignes et les dattiers. C’est ici que la souche baptisée « Argan 100 » a été développée.

Capable de produire dix fois plus de fruits (Afiache) qu’un arbre du Souss, tout en résistant aux différentes maladies du sol, cette variété, qui a été clonée depuis et revendue aux agriculteurs israéliens, a été présentée il y a dix ans comme le spécimen qui détrônera l’arganier marocain.

Bien que les surfaces plantées en Israël restent très limitées et largement inférieures à la superficie qu’occupent les arganiers au Maroc − on compte actuellement 350 hectares en Israël répartis sur plusieurs régions, dont seulement 30 produisent des fruits −, les plantations sont vouées à être généralisées car, en dehors de l’intérêt économique lié à la transformation du fruits de l’arganier, le repeuplement du Néguev et de la Cisjordanie en fermes expérimentales répond à deux problématiques majeures : d’une part, un intérêt politique avec l’établissement de nouvelles colonies et, de l’autre, la lutte contre la désertification à travers la création d’écosystèmes résilients par le biais de la diversification des plantations. Sur ce point, il est important de souligner que l’arganier, habitué au climat aride, est un arbre très peu gourmand en eau.

Optimisation du rendement

Les recherches israéliennes en la matière ne se limitent pas à l’étude des capacités de résistance et d’adaptation de l’Argania Spinoza. En effet, afin de réussir le pari de la généralisation de la culture de l’arganier auprès des agriculteurs stationnés dans des zones arides, il est nécessaire de garantir aux exploitants un rendement suffisant pour encourager leurs investissements dans la filière. Pour ce faire, la maximisation du rendement qu’offrent la sélection et le clonage des meilleurs spécimens s’accompagne d’une réduction des coûts de production de l’huile d’argan.

Les études dans ce sens sont multiples, et les procédés calculés à la seconde et au shekel près. Le processus de transformation passe par plusieurs étapes dont la récolte, le dépulpage, le concassage, la torréfaction s’il s’agit d’une huile d’argan alimentaire, et l’extraction. Chacune de ces étapes est estimée en temps de travail pour donner une évaluation précise du coût de revient. Un professionnalisme qui tranche avec la valorisation peu pertinente que les acteurs opèrent au Maroc.

L’approche comparative des procédés entre les deux pays reflète l’importance de cet écart : au niveau de la collecte ou de la cueillette, les risques encourus par les professionnels du secteur des deux pays ne sont pas les mêmes. Si, en Israël, les arbres sont cultivés dans des fermes surveillées, la cueillette au Maroc est faite sur des zones forestières sauvages durant les mois d’été, exposant les cueilleurs et cueilleuses au danger des piqûres de scorpions ou des morsures de reptiles. Au bout du compte, le fruit est vendu au Maroc à un prix oscillant entre 2 et 10 dirhams le kilo, tandis que le prix de vente en Israël est fixé à 5 shekels, soit l’équivalent de 15 dirhams marocains.

La transformation de l’Afiache connaît à son tour des différences de taille entre les procédés utilisés dans les deux pays, avec un impact considérable sur le coût horaire. En effet, la production de l’huile au Maroc repose sur des procédés semi-mécaniques, où l’intervention humaine, notamment le dépulpage et le concassage, occupe une place primordiale. Dans les kibboutz, la chaîne de production est presque entièrement industrialisée, et les recherches sont perpétuellement en cours pour réduire davantage l’intervention humaine et le temps de travail nécessaire à la production d’un litre d’huile d’argan.

Le dépulpage israélien est réalisé grâce à la transformation d’une éplucheuse à pomme de terre qui sépare la pulpe de la noix. S’ensuit le concassage qui, tel que présenté par l’ensemble des professionnels de la filière marocaine demande une compétence humaine irremplaçable, est effectué en Israël par une machine de craquage, dans laquelle sont placées les noix selon leurs dimensions, par ordre croissant.

Le résidu est ensuite placé dans un tamis pour filtrer les grains de poussière avant de le plonger dans un bassin d’eau salinisée. Sous l’effet de la différence de densité, les noix contenant des bulles d’air et les amendons sont séparés. Ces derniers sont ensuite rincés à l’eau courante et séchés, avant la torréfaction et/ou l’extraction de l’huile d’argan. En définitive, il faut compter 10 heures de travail effectif pour produire un litre d’huile en Israël contre 2 jours et demi au Maroc.

La filière marocaine peu compétitive

En bout de chaîne, alors même que la production artisanale d’huile d’argan s’avère plus laborieuse, sa faible valorisation sur le marché laisse très peu de valeur ajoutée aux producteurs marocains ; l’huile d’argan pure locale est vendue par les producteurs à un prix variant entre 250 et 650 dirhams, en fonction de la qualité de l’huile et du prix de la matière première, tandis qu’en Israël, la même huile est commercialisée à un prix compris entre 200 et 800 dollars le litre.

Même si, pour l’heure, les quantités de fruits produites par les fermes israéliennes ne dépassent pas neuf tonnes par an et sont  loin de concurrencer la production nationale, il est important de prendre au sérieux la menace qui plane. Les producteurs israéliens envisagent de dépasser hebdomadairement la quantité annuelle actuellement produite, rapporte Nadav Solowey, le fils de la chercheuse Elaine Solowey, également responsable au sein du kibboutz Ketura, dans un document produit en février 2022.

La modernisation de l’outil de production devient dès lors une question de survie pour les futurs exploitants et producteurs marocains. Encore faut-il prendre en considération deux éléments : l’importance du mode d’extraction ancestral de l’huile d’argan dans la reconnaissance de l’indication géographique au niveau européen, et la faible valeur ajoutée que draine la filière marocaine, rendant le moindre investissement difficile à réaliser.

Sur ce dernier point, la principale cause de déséquilibre entre la valorisation des produits marocains d’une part, et israéliens de l’autre, est imputable à une mauvaise évaluation en amont de la structure des coûts dans la chaîne de valeur nationale, en plus de la défaillance de la fédération professionnelle en tant qu’organisme arbitral du métier. Une lacune qui profite au principal acteur privé de la filière au Maroc ; une société étrangère qui détient le quasi-monopole sur la matière première, au grand dam des coopératives arganières de petite et moyenne taille.

À SUIVRE