La multiplicité des acteurs intervenant dans la filière de l’argan implique des divergences d’intérêts et de hiérarchisation des priorités. Si pour les coopératives féminines et les groupements d’intérêts économiques, le but principal est de permettre aux familles de générer des revenus capables d’assurer des conditions de vie dignes dans les endroits reculés, tout en préservant l’héritage culturel lié à la production de l’huile d’argan, la logique mercantile des entreprises privées privilégie le rendement des capitaux investis.
Il résulte de cette configuration un rapport conflictuel où l’accès à la matière première (Afiache) et les débouchés vers le marché international conditionnent la survie des acteurs de la filière.
Avec la succession des années de sécheresse qu’a connues le Maroc durant la dernière décennie, la quantité d’Afiache produite et collectée s’amoindrit, poussant certains individus peu scrupuleux à cueillir le fruit avant sa maturité pour le revendre comptant sur le marché.
La rareté de la matière première a fait exploser son prix de vente. En effet, un kilogramme de fruits, vendu il y a quelques années au prix de deux ou trois dirhams, s’échange actuellement au prix de 10 dirhams. Un prix que seules les coopératives de grande taille et les entreprises privées peuvent supporter.
La rareté ne fait pas le prix !
Pourtant, avant l’année 2007, le travail de ramassage des fruits n’était pas comptabilisé dans la chaîne de valeur. Jamila Idbourrous, directrice de l’Union des coopératives féminines de l’arganeraie (UCFA), explique : « C’est en 2007 que nous avons pu constater le problème. Ce fut une année marquée par la sécheresse et par une augmentation du prix des fruits. C’est à partir de ce moment-là que nous avons commencé à intégrer le prix de la matière première. »

Malgré cette revalorisation, le prix de l’huile d’argan pratiqué actuellement ne permet pas aux coopératives de dégager du bénéfice. « Les coopératives vendent leur production au prix de revient ou parfois même à perte, car elles ont des contrats avec des clients. C’est le cas à l’Union des coopératives féminines de l’arganeraie : nous avions un contrat avec un client et nous avons été obligées de vendre à perte pendant pratiquement une année », précise Jamila Idbourrous.
Si l’UCFA peut se montrer résiliente face aux fluctuations des coûts des matières premières, c’est d’abord grâce à sa taille − l’Union regroupe plus d’une vingtaine de coopératives réparties dans les six provinces de l’arganeraie −, mais également grâce à son ouverture sur le marché international.
Cela étant, très peu de coopératives ont la possibilité de se fournir de façon régulière en matières premières. C’est le cas de Talilt Aourga, une coopérative de petite taille installée à quelques kilomètres de la ville de Taghazout et qui compte 34 femmes. Sa présidente, Fatima Essaadi, déplore la rareté du fruit en temps de sécheresse. « Je me souviens d’une époque où la récolte se faisait en groupe. Chaque personne ramenait sa collecte pour la comparer à celle des autres. Cela se passait dans une ambiance festive. Aujourd’hui, chacun écoule sa récolte au plus offrant, à savoir aux grandes coopératives et aux entreprises privées qui achètent le fruit issu de notre région. »
Une mainmise française sur la filière
Parmi ces grands acheteurs figure un groupe français, à travers lequel transite le plus gros de l’huile d’argan exportée dans le monde. On estime à 70% la quantité en volume écoulée par ce groupe sur le marché international.
Le contrôle en amont et en aval de la chaîne de valeur confère à cet opérateur français des pouvoirs régaliens sur le secteur, comme le révèle un rapport de l’IPD (le Bureau de la promotion des importations en Allemagne) sur l’exportation de l’huile d’argan vers l’Europe. On peut y lire, sans équivoque, le paragraphe suivant : « Dans le cas particulier de l’huile d’argan marocaine, une part de marché importante est détenue par des importateurs qui contrôlent toute la chaîne d’approvisionnement dans le pays d’origine, depuis la production de l’huile jusqu’à la distribution. Ces entreprises ont une influence importante sur la disponibilité du produit et les prix du marché, et sont des concurrents redoutables pour les petits exportateurs et coopératives. »
Plusieurs indices convergent, laissant planer un sérieux doute sur une présomption d’abus de position dominante. Dans les faits, les grands opérateurs exercent une influence considérable sur le prix des matières premières, menaçant la survie des petites coopératives souvent dépourvues des ressources financières nécessaires à l’exploitation. En effet, de nombreuses coopératives arganières ne règlent la matière première qu’après avoir écoulé le produit final sur le marché, tandis que les grandes structures, disposant de fonds de roulements confortables, achètent directement la récolte chez l’habitant.
Seuls 5% environ de la valeur ajoutée de la filière profitent au Maroc
L’impact de ces grands opérateurs étrangers sur le marché va au-delà de son contrôle des prix des matières premières. « Une fois acheté chez l’habitant, le fruit est remis aux coopératives qui procèdent au dépulpage, au concassage et à l’extraction de l’huile, qui sera ensuite exportée en vrac ou en bouteille », nous explique un employé de l’une de ces entreprises. Un membre de la Fédération interprofessionnelle de la filière de l’argan estime à 15.000 le nombre de femmes qui réalisent ces travaux manuels pour le compte de la société française.
Cette tâche laborieuse, qui demande pour l’extraction d’un litre d’huile d’olive l’équivalent de quatre jours de travail, est rétribuée à hauteur de 75 à 100 dirhams, soit environ 20 dirhams/jour travaillé.
Mohamed Ourais, ancien président de l’Association marocaine de l’indication géographique de l’huile d’argane (AMIGHA), estime ainsi que « seuls 5% environ de la valeur ajoutée de la filière profitent au Maroc. Le reste est réparti entre les intermédiaires et les revendeurs ».
La défaillance du régulateur
Cette estimation prend sens lorsque l’on analyse les tendances sur le marché international : un litre d’huile d’argan pure est vendu jusqu’à 13 fois son prix de vente au Maroc lorsque celle-ci est écoulée en petits lots de quelques dizaines de millilitres.
Les écarts disproportionnés qui font les choux gras des exportateurs et des laboratoires de produits cosmétiques sont loin de permettre l’autonomisation des femmes arganières. Pour ces dernières, la filière de l’argan est réduite à une économie de subsistance.
En cause, l’organisation professionnelle du métier de la filière de l’argan − la Fédération interprofessionnelle marocaine de la filière de l’argan (Fimargane), désormais baptisée FIFArgane. Censée faire barrage à toute tentative de dérégulation du marché, elle ne remplit pas pleinement son rôle, de l’avis de nombreux professionnels rencontrés au cours de cette enquête.
À SUIVRE