Il est difficile d’évoquer les termes « commerce équitable » au Maroc sans penser aux coopératives de la filière de l’argan dans la région Souss-Massa. Présentées comme un rempart contre l’exclusion et la précarité, les coopératives féminines de l’arganeraie sont érigées en symboles de la lutte féministe marocaine contre la domination masculine dans le monde rural. Elles sont à ce titre comparées aux dynamiques qui ont donné vie au mouvement des femmes soulalyates, tant les deux phénomènes sociétaux aspirent à répartir équitablement le pouvoir économique entre les femmes et les hommes.
Suivant ce noble idéal, les productrices d’huile d’argan se sont regroupées en coopératives, dès le début des années 2000, dans le but de rompre avec les pratiques anarchiques qui lèsent les producteurs et productrices locales, et nuisent à la réputation du produit à l’échelle internationale. En effet, jusqu’en 2009, les fruits de l’arganier et les amendons pouvaient être exportés en vrac et transformés dans le pays de destination à l’abri de tout contrôle. Une pratique dont souffraient, par ricochet, les productrices marocaines d’huile d’argan.
Une régulation sur le tard
« Dès sa nomination à la tête du ministère de l’Agriculture en 2007, l’actuel chef du gouvernement a pris nos doléances au sérieux. En tant que collectif de femmes arganières, nous voulions arrêter l’hémorragie des exportations des matières premières et des amendons en vrac. M. Akhannouch s’est montré à l’écoute, c’est ce qui nous a permis de sauver la filière », témoigne Fatima Amehri, présidente de l’Association marocaine de l’indication géographique de l’huile d’argane (AMIGHA).
Deux ans après cette décision, la première fédération professionnelle de l’argane voit le jour en avril 2011. La Fédération interprofessionnelle marocaine de la filière de l’argane (Fimargane) regroupe à sa création huit associations provinciales de la réserve de la biosphère de l’arganeraie, dont l’AMIGHA, sous la présidence à cette époque de Mohamed Ourais. L’organisation professionnelle est désignée pour être l’interlocuteur officiel entre les professionnels du secteur et l’État.
Confusion des intérêts
Les avis des professionnels du métier sondés lors de notre enquête divergent sur l’action de la fédération professionnelle, transformée depuis en FIFArgane, D’aucuns estiment qu’elle favorise les acteurs privés du marché, en l’occurrence un groupe français, au détriment des coopératives de femmes arganières.
Médias24 a pris contact avec les représentants habilités des deux structures. Cet épisode, qui s’est déroulé en mai 2022, date de la réalisation de cette enquête, mérite d’être évoqué. Il donne une idée de l’ambiguïté des liens qu’entretiennent la fédération et cet opérateur privé, que nous n’avons pas pu expliquer.
Médias24 a commencé par contacter Ahmed Atbir, président de la FIFArgane jusqu’en avril 2023, date du renouvellement des bureaux de la fédération. Ce dernier, avançant systématiquement le fait d’être en déplacement, a promis à cinq reprises de nous rappeler une fois arrivé à destination… Une promesse qu’il a visiblement eu du mal à tenir… avant que son téléphone ne devienne définitivement hermétique à nos sollicitations !
Du côté du groupe français, le contact établi est nettement plus courtois. Très rapidement, on nous a dirigés vers la personne habilitée à communiquer au nom de l’entreprise.
Le rendez-vous est pris à Agadir, à la date et l’heure indiquées. Quelques minutes avant le moment convenu, un coup de fil vient perturber le calendrier établi : « Vous allez rencontrer une personne de chez nous qui sera chargée d’organiser notre rencontre. Faites-lui part de vos questions pour que nous puissions apporter toutes les réponses lors du rendez-vous », nous suggère notre contact absentéiste.
À l’évidence, le rendez-vous n’ayant pas eu lieu, nous demandons à l’intermédiaire d’organiser un rendez-vous avec le responsable le lendemain. Ce à quoi notre interlocuteur s’engage.

Le rendez-vous est donc pris le lendemain à midi sur le parking d’un grand centre commercial de la ville d’Agadir. Dans la voiture, en plus du conducteur que nous avions rencontré la veille, deux hommes supposément représentants de l’entreprise. « Nous allons sortir de la ville pour vous faire visiter une coopérative d’huile d’argan », lance d’emblée l’un des passagers, avant de se présenter comme membre du bureau de la FIFArgane au même titre que son acolyte. Aucun ne représente la société concernée. La couleur est affichée. Au bout d’une vingtaine de minutes en voiture, nous voici arrivés devant un grand bâtiment sur lequel on peut lire « Coopérative forestière Tighanimine ».
Cette coopérative est dirigée par Nadia Fatmi, ancienne secrétaire générale de la FIFArgane, qui préside actuellement la Commission sociale et genre au sein de la même structure.
Sans ambiguïté, elle confie à Médias24 : « Le groupe français définit à lui seul l’avenir de la FIFArgane. À chaque fois qu’il y a un contentieux, c’est systématiquement le parti de la multinationale qui l’emporte, et ce, à cause de son poids dans la production nationale. »
Présent à la même réunion, l’actuel président de la FIFArgane, Ahmed Oussyad, qui était à l’époque membre de la fédération, déclare sans nuances et sans craindre l’exagération : « Aucune autre société ou coopérative ne peut aider les populations locales comme le fait cette multinationale. Nous l’en remercions. Car elle ouvre des centres dans des endroits reculés en faisant travailler les populations locales et en les payant à un prix raisonnable, à hauteur de 40 dirhams le kilogramme d’amendons. »
Un propos aussitôt interrompu et corrigé par Nadia Fatmi : « Ils payent le kilo à 30 dirhams ! »
La machine féminine… en marche !
À l’occasion de cette rencontre, Nadia Fatmi nous propose une visite guidée des locaux de la coopérative. À l’intérieur du bâtiment, le protocole est strict ; le port de la blouse est obligatoire et les accès sont conditionnés.
La chaîne de production est parcellée conformément au cahier des charges en vigueur. Cette rigueur froide dépasse le protocole pour déteindre sur les individus.
Arrivés aux ateliers de dépulpage et de concassage, le climat paraît anxiogène. En tous les cas, il tranche avec l’ambiance des coopératives que Médias24 a visitées pour les besoins de l’enquête.
Près de trente femmes sont regroupées dans un espace d’une cinquantaine de mètres carrés où l’on n’entend rien d’autre que le bruit de la pierre qui s’écrase sur la noix. Les travailleuses n’échangent ni un mot ni un regard au cours de notre visite. Est-ce le système établi ou l’effet de notre présence ? Difficile à dire.
Mais de ce que nous avons pu constater, cela relevait plus d’un système en place centré sur le travail et le rendement.
Pourtant, comme nous l’explique Fatima Essaâdi, présidente de la coopérative Talilt Ouarga, située dans la région de Taghazout, le travail en atelier joue un rôle crucial pour cimenter les liens sociaux entre les femmes arganières. « Le travail en groupe permet aux femmes de sortir de leur routine quotidienne. Elles arrivent de douars éparpillés à 9 ou 10 kilomètres à la ronde autour de l’atelier et passent plusieurs heures par jour ensemble à travailler le fruit. Elles discutent, nouent des liens et se sentent appartenir à une deuxième famille. Ce qui contribue pour beaucoup à leur épanouissement. »

D’ailleurs, afin de contrer l’influence indirecte de l’entreprise française via la FIFArgane, les coopératives féminines se sont regroupées en 2021 sous un nouvel étendard, porté par sa présidente Jamila Idbourrous, et qu’elles ont choisi de baptiser Fédération nationale des femmes de la filière de l’argane.
Depuis sa création, la nouvelle fédération professionnelle œuvre à nouer des partenariats avec des organismes nationaux et internationaux : le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), le Centre national Mohammed VI des handicapés, le Fonds Génération Green… Tout porte à croire que ce nouveau regroupement professionnel changera la donne.