À une cinquantaine de kilomètres d’Agadir, la commune de Belfaa est l’une des plus importantes zones de production de tomates (rondes, cerises) du Royaume et de la plaine de Chtouka, qui compte environ 8.000 ha de tomates cultivées sous serre.
En ce mercredi 7 juin, le temps n’est pas à la fête pour les producteurs maraîchers de Belfaa. Au-delà des prix des intrants agricoles qui ne cessent d’augmenter et de la pénurie d’eau, les maladies et ravageurs ne les laissent pas indifférents.
Outre la mineuse de la tomate (Tuta absoluta), les producteurs de la plaine de Chtouka sont confrontés au virus des fruits bruns et rugueux de la tomate, ToBRFV. Ce virus, inoffensif pour l’homme mais dévastateur pour la culture, fait planer un doute sur leur prochaine campagne.

La plaine de Chtouka touchée par le ToBRFV
Yassine Belhrache, membre de l’Association Chtouka des producteurs agricoles, possède cinq hectares où il cultive des poivrons mais aussi et surtout des tomates rondes. Il est, à l’image des autres cultivateurs, dans l’expectative. “Nous craignons de tout miser sur la tomate alors que le virus du ToBRFV peut réduire à néant l’ensemble de nos efforts”, s’inquiète-t-il en nous conduisant vers une de ses serres de production.
En chemin, il nous raconte les difficultés rencontrées par un producteur dont 5 hectares de tomates rondes ont été contaminées par le virus. “Désormais, plusieurs agriculteurs diversifient leurs cultures pour éviter d’être totalement à la merci de ce virus”, poursuit-il.
Le ToBRFV a fait sa première apparition en 2014, au Moyen Orient. L’année suivante, il a été isolé à partir de plants de tomates sous serre en Jordanie, avant d’être détecté au Mexique en 2018. “En 2019, la zone géographique contaminée s’est étendue à la Turquie, la Chine, le Royaume-Uni, la Grèce, l’Espagne et les Pays-Bas. En 2020, le ToBRFV a été déclaré pour la première fois en France et en Egypte”, indique l’ONSSA dans une fiche consacrée au virus publiée sur son site.
Le virus a quasiment fait le tour du monde et a fini par toucher le Maroc également. Des sources professionnelles nous apprennent qu’au cours des dernières années, elles ont “constaté une recrudescence des poussées phytosanitaires. Divers symptômes de maladies engendrant de plus en plus de dégâts sur les cultures, et particulièrement sur la tomate, ont été constatés dont le ToBRFV”.
La maladie a, en effet, été confirmée au royaume en octobre 2021 dans la région de Souss-Massa. Depuis, l’ONSSA veille au renforcement de la surveillance au niveau de cette région pour éviter la dissémination de la maladie.
Des serres canariennes humides
La serre canarienne d’un hectare de Yassine Belahrache a une hauteur de 5 mètres. Elle sent l’effluve de tomate à plein nez et l’atmosphère y est aussi suffocante que lourde, à cause de l’humidité. Raison pour laquelle les ouvriers agricoles y travaillent principalement la matinée, dès l’aube. Difficile de faire autrement tant on croirait avoir posé le pied dans un sauna.

Les tomates en plein sol, à la base desquelles serpente un système d’irrigation localisée, sont alignées au millimètre près. Le cordage qui maintient la structure semble former une toile d’araignée, soutenue par des poutres en bois reliées ici et là par une bande collante jaune ou noire en guise de piège à insectes.


Au milieu des tomates saines, on peut apercevoir certains fruits immatures ou d’autres attaqués par la Tuta absoluta.



Pour vérifier de visu les dégâts du ToBRFV, il aurait fallu accéder à une seconde serre. « Mais elle était condamnée pour éviter que le virus ne se propage dans nos autres serres », nous explique Yassine Belahrache.
En effet, selon la fiche de l’ONSSA sur ce virus, il s’agit d’un Tobamovirus très contagieux.
D’après un atelier scientifique dont Médias24 a consulté le compte rendu, organisé en septembre 2022 par Paolo Battistel, consultant international et expert en cultures protégées, les principaux symptômes du ToBRFV se déclinent comme suit :
– mosaïque sur les feuilles ;
– déformation des feuilles ;
– nécroses sur les pédoncules ;
– calices ou pétioles et/ou tâches jaunes sur les fruits.
Deux mode de transmission
Le ToBRFV se transmet par la voie mécanique et par les semences infectées. S’agissant de la voie mécanique, la transmission se fait par simple contact entre les plantes, les mains, les outils de travail, les vêtements, les insectes pollinisateurs, les oiseaux et l’eau d’irrigation.
“Les Tobamovirus peuvent pénétrer dans la plante par des micro-blessures provoquées par un contact physique avec tout support porteur de virus”, précise un document de l’ONSSA. Par le biais des semences infectées, le virus peut être présent dans les tissus externes des semences. “Ce virus peut pénétrer par les micro-blessures de la plantule lorsqu’elle traverse les tissus externes durant la germination”, ajoute la même source.
Le ToBRFV est ainsi caractérisé par sa transmission par contact, la rapidité de sa propagation et surtout, “la sévérité de ses attaques sur la tomate, puisqu’il stoppe le cycle cultural des tomates, ce qui les rend non commercialisables”, déplore Yassine Belhrache. De plus, cette maladie est très stable dans l’environnement.
Elle peut survivre plusieurs mois sur les surfaces en dehors des plantes hôtes, “par conséquent, le sol des serres touchées est inutilisable pour plusieurs années”, regrette notre interlocuteur, qui s’inquiète sérieusement pour la prochaine campagne.
En fin de cycle pour la majorité d’entre eux, les producteurs de tomates ont l’esprit déjà tourné vers la prochaine campagne sur laquelle plane donc le danger des virus et autres insectes.
La diversification de la production est la réponse des producteurs pour limiter la casse et éviter une campagne financièrement déficitaire, mais qui aura pour conséquence une baisse des superficies cultivées dans la plaine de Chtouka.
Variété résistantes et mesures prophylactiques
De nouvelles variétés de tomates résistantes à cette maladie des plantes sont disponibles selon les professionnels sondés. Ces derniers placent leur espoirs dans ces variétés présentées comme résistantes.
Néanmoins, “à ce stade, il est impossible d’assurer que ces variétés sont efficaces à 100% contre le ToBRFV”, nuance un spécialiste de la création variétale.
Pour le moment, les mesures prophylactiques doivent être privilégiées. Selon l’ONSSA, ces mesures se déclinent comme suit dans les sites de production :
– désinfecter les structures et les installations avant la campagne de production ;
– exiger le laissez-passer et contrôler systématiquement les plants à la réception ;
– mettre des rotoluves à l’entrée de l’exploitation et des pédiluves à l’entrée des serres ;
– désinfecter régulièrement les mains, notamment à l’entrée des serres ;
– désinfecter systématiquement les outils de travail (caisses, sécateurs, ficelles, etc.) avant chaque utilisation ;
– affecter une tenue de travail pour le personnel et procéder à sa désinfection régulièrement ;
– interdire l’introduction de plantes d’ornement et de légumes frais (notamment de tomates) provenant de l’extérieur ;
– éliminer les adventices à l’intérieur et à l’extérieur des serres ;
– s’assurer de l’origine des insectes pollinisateurs, notamment les bourdons ;
– limiter l’accès des visiteurs aux serres et leur contact avec la culture en restant sur les allées principales ;
– attribuer un équipement de protection propre ou jetable (blouses, charlottes, gants…) à tout visiteur pour accéder aux serres.
Cela dit, “la serre canarienne ne représente plus un support de production adéquat capable de résister aux nouveaux défis des perturbations climatiques et des grandes poussées phytosanitaires”, assurent des sources professionnelles, qui insistent sur la difficulté de mettre en place des programmes de prophylaxie et de lutte phytosanitaire efficace. D’où l’intérêt d’améliorer le parc de serres.