Le 5 juin, l’homme d’affaires saoudien Abdullah bin Aouda Al-Osaimi annonce via un tweet son intention d’investir dans le Wydad. Un dessein qu’il précise plus tard dans plusieurs médias marocains, confirmant sa volonté de prendre le contrôle du club, en rachetant ses actions.
L’information a beaucoup circulé depuis, même si aucun détail ne filtre sur d’éventuelles négociations entre le nouveau prétendant et l’actuel président du club, Saïd Naciri.
On sait que les deux hommes se sont parlés, peut-être après la finale de la Champions League africaine qui a opposé le club casablancais aux Egyptiens d’Al Ahly, le 11 juin ; match auquel Bin Aouda a assisté depuis la tribune du Stade Mohammed V de Casablanca, mais on ne sait rien de ce qui s’est dit entre les deux hommes.
مع بعض على طول الطريق @wacofficiel
مستعد للإنطلاق من الآن في التحدي « الجديد » بالإنضمام إليكم في هاته المسيرة الرياضية الحافلة بالألقاب و التتويجات .#ديماوداد pic.twitter.com/X2OLtSvG8O
— سفير القلوب عبدالله بن عوده (@binodaah_) June 4, 2023
Ancien pilote d’avion, Abdullah bin Aouda est entrepreneur dans le domaine du commerce de dromadaires et préside l’Association des propriétaires de ranchs de dromadaires d’Arabie saoudite. L’homme est également un grand passionné de foot : en mars 2023, il s’est présenté aux élections présidentielles du club saoudien Al-Ittifaq, son club de cœur, sans succès. Mais est resté membre Gold du club.
Le Wydad passera-t-il sous son pavillon ? La réponse tient en un mot : non. Et ce pour plusieurs raisons.
La loi limite les possibilités de contrôle des clubs marocains
La première est liée à la démarche entreprise par M. Bin Aaouda, qui ne montre pas, selon plusieurs wydadis, qu’il est sérieux. « On ne rachète pas un club en faisant des tweets et en ne connaissant rien à l’écosystème du foot marocain. Ce genre de deals se traite dans la confidentialité, après avoir réalisé toutes les diligences juridiques, financières et économiques nécessaires. Si M. Bin Aouda avait fait une petite recherche sur l’environnement juridique du foot au Maroc, il n’aurait jamais annoncé qu’il voulait prendre le contrôle du Wydad, parce que la loi sur les sociétés sportives ne le permet tout simplement pas », nous dit un adhérent du Wydad.
La loi qui a institué en 2016 les sociétés sportives stipule noir sur blanc que les associations sportives ne peuvent détenir, en aucun cas, moins du quart du capital de la société qui porte les actifs du club. Dans sa version arabe qui est la version qui fait foi, cette même loi parle d’une part minimale de 30%. Une erreur que le législateur doit corriger, selon nos sources dans le milieu du foot, qui nous expliquent que la loi accorde au moins la minorité de blocage à l’association sportive.
Et avoir un contrôle simple sur le club, ce n’est pas ce que Bin Aouda souhaite si l’on en croit ses déclarations chez nos confrères de Radio Mars, lors de l’émission Wydad Café, durant laquelle il a insisté sur le fait que son intention était bel bien d’avoir un contrôle total sur le WAC pour pouvoir dérouler son plan.
Autre raison qui rend ce deal impossible : la nature même de la société sportive du WAC. Une coquille vide, créée pour se conformer à la loi et respecter l’engagement fait vis-à-vis du président de la fédération, Faouzi Lekjaa.
Des sociétés sportives sans actifs et sans ressources
« La société sportive du WAC, comme celles créées par tous les clubs au Maroc, sont toutes des coquilles vides pour l’instant, car elles ne disposent d’aucun actif. La loi dit qu’il faut que la société et l’association sportive signent une convention portant sur le transfert des actifs à la société, mais aucun transfert n’a été réalisé pour l’instant, y compris au WAC« , explique un banquier d’affaires, grand fan du WAC et adhérent à l’association sportive qui contrôle le club.
Le schéma de contrôle du WAC est simple : la société WAC est détenue à hauteur de 99% par l’association sportive, qui elle-même est présidée par Saïd Naciri, choisi par les adhérents à l’occasion des assemblées générales électives. Pour l’instant, ce schéma fait que l’association garde le contrôle entier sur le club, sur tous les plans, sportif, financier, administratif… puisque la société ne dispose d’aucun actif en relation avec le club.
« Nous sommes dans une phase de transition. Et les choses se font petit à petit. Il fallait d’abord créer les sociétés sportives, qui sont des SA, constituer des conseils d’administration, s’habituer à l’exercice des assemblées générales, du commissariat aux comptes… avant de passer les commandes entièrement aux sociétés. Pour l’instant, ces sociétés n’ont pas d’actifs, ni de ressources humaines, ou d’organisation, capable de gérer le club », explique notre financier wydadi.
L’homme d’affaires saoudien Abdullah bin Aouda, ou tout autre investisseur intéressé par le WAC, n’a donc rien à acheter, même s’il accepte d’investir en n’ayant pas le contrôle total et d’avoir un droit de vote éternel des adhérents de l’association sportive.
Et ce qui est valable pour le WAC est valable pour tous les clubs de la Botola Pro. Un schéma qui rend l’investissement dans les sociétés sportives marocaines impossible.
Et selon nos sources au WAC, même si la société sportive détenait les actifs du club, une telle opération n’aurait aucun intérêt pour le club et pourrait même le défavoriser et dévaloriser au passage tout le foot national. Pourquoi ? Parce que nos clubs ne valent rien financièrement. Et nos dirigeants n’accepteront jamais de les brader.
Prenons l’exemple du WAC, un club mythique au Maroc et l’un des grands clubs du continent. Pour tout Wydadi, le club n’a pas de valeur, au vu de son histoire, de sa popularité, de son rayonnement, de ses résultats sportifs. On peut même le considérer comme un patrimoine national lorsque l’on connaît l’histoire de sa fondation par les nationalistes marocains au temps du protectorat. « Mais tous ces mots restent creux s’ils ne sont pas traduits par de la valeur financière », comme nous le dit notre banquier wydadi.
Grande marque pour une petite valorisation
Car la valeur d’un club provient d’abord de ses actifs. Et l’un des premiers actifs qui sont pris en compte ne sont autres que les contrats des joueurs.
« Les joueurs qui ont brillé durant le Mondial − Attiat Allah, Jabrane et Tagnaouti − sont en fin de contrat. Les trois éléments qui peuvent valoriser un peu l’actif du club sont donc partants et leurs contrats ne valent plus rien. Pour le reste des joueurs, ce sont des contrats à quelques millions de dirhams au grand maximum. Ce sont des miettes par rapport à la valeur des contrats des joueurs en Europe, en Egypte, en Afrique du Sud ou en Asie. En 2021/2022, le contrat de la star du club Walid El Karti a été vendu à 10 millions de dirhams au club égyptien Pyramids. Cela veut tout dire… », explique notre financier.
Cela ne concerne pas que le WAC mais tous les clubs marocains. « Tant que le joueur marocain ne traite pas à une valeur au moins égale à celles des joueurs égyptiens, on ne fera que brader nos clubs (et notre foot national) si l’on décide de les vendre », insiste notre source.
Pourquoi nos joueurs, qui sont pourtant bons sportivement, ne sont pas aussi bien valorisés que leurs pairs en Egypte ou en Afrique du Sud ? C’est une question de marché, explique notre financier. Et le marché marocain est trop petit en l’état actuel des choses.
Ce qui nous ramène aux autres éléments d’actifs d’un club. Le Wydad dispose par exemple d’une marque très forte, historique, au rayonnement international, avec l’un des meilleurs publics au monde. Mais sa valeur financière ne reflète pas cette aura.
« Dans le milieu du foot, la valorisation des marques obéit à une seule méthode : la capacité de transformation du brand en business. Ce business peut être de la billetterie, de la vente de maillots, de gadgets aux couleurs du clubs, du sponsoring, l’organisation d’évènements, le co-marketing avec d’autres marques ou le marketing de joueurs qui participent à des campagnes publicitaires… Au Maroc, le WAC est le premier club en termes de ressources. Et ses ressources totales, comprenant tous ces éléments-là, ne dépassent pas les 100 millions de dirhams. Pendant la saison 2021/2022, année où le WAC a remporté le championnat marocain et la Champions League, son budget a à peine dépassé les 100 MDH, et le président a même été obligé de mettre 15 millions de dirhams de sa poche, en dons, pour éviter une année déficitaire », explique notre source.
« Tout cela est lié à l’écosystème du foot qui reste encore petit au Maroc. En l’absence d’un grand marché publicitaire comme en Egypte, en Europe ou au Golfe, et d’un public avec un grand pouvoir d’achat, on ne peut pas vraiment parler de sport business. Le meilleur des clubs marocains arrache à peine 3 à 4 MDH de recettes de sponsoring et ne peut décider d’augmenter le prix des billets à plus de 500 DH (contre 20 à 30 DH actuellement), qui est le prix minimum quand vous voulez regarder en principe un match de foot, surtout quand il s’agit du WAC, du Raja, des FAR, du MAS… », ajoute notre financier.
Et ce sans compter que nos clubs, y compris le WAC, n’ont pas réellement d’actifs physiques. Le stade Benjelloun à l’Oasis, où s’entraînent les équipes du WAC, est un bail. Et le seul actif corporel dont dispose le club est un terrain à Bouskoura dédié à la future académie qui vaut 50 MDH.
En résumé, nos clubs ne valent rien en comparaison aux clubs égyptiens, comme Al Ahly, le Zamalek, ou encore le Sud-africain Mamelodi Sundowns, qui roulent à des budgets dépassant 10 fois celui du WAC ou du Raja.
Notre banquier s’est amusé, avec des amis wydadis qui travaillent dans la finance, à valoriser le club il y a cinq ans de cela. Un exercice informel qui a abouti à une valorisation de 600 MDH, même pas la valeur d’un Achraf Hakimi…
« C’est une valeur ridicule pour un club comme le WAC. A ce prix, vendre le club serait une aberration économique. Le président du club et nos adhérents connaissent tout cela. Et savent que le Wydad, comme tous les autres clubs du pays, sont invendables en l’état. D’ailleurs, personne dans l’univers du foot national ne prend au sérieux la démarche de l’investisseur saoudien, qui a choisi également le mauvais canal pour approcher le Wydad. Car même si l’on parvient à valoriser le club correctement, le WAC reste avant tout une affaire d’Etat et ne peut être cédé comme ça », conclut notre financier.
Bin Aouda a-t-il joué un coup de poker en espérant peut-être faire bouger les choses ? « Même pas », répond un autre adhérent du Wydad. « Il a juste augmenté le nombre de ses followers sur Twitter, car en bon investisseur, il ne peut accepter de mettre de l’argent dans une affaire qui n’est pas rentable économiquement, sauf s’il est en recherche d’influence au Maroc ou en Afrique, pour une raison ou une autre ».