C’est ce que vient d’annoncer Abdeslam Belakchour, président de la Ligue nationale de football professionnel sur les ondes de Radio Mars. À partir de cette saison, la masse salariale des clubs de la Botola Pro 1 et 2 ne devra pas dépasser 70% de leurs produits d’exploitation. Ce ratio de gestion devenu obligatoire a été fixé à la suite d’une étude réalisée par la commission de contrôle de gestion des clubs sur les quatre dernières saisons. Une étude dont les conclusions sont alarmantes, démontrant les aberrations qui entachent la gestion financière des clubs, leur gouvernance et surtout leur manière d’agir sur le marché des transferts.

La décision devait être prise par la Fédération il y a plusieurs années déjà, mais dans sa volonté d’accompagner en douceur la professionnalisation du foot national, Fouzi Lekjaâ avait accordé à plusieurs reprises une sorte de délai de grâce aux clubs. Avec la délégation, il y a quelques mois, des pouvoirs de contrôle des finances des clubs à la Ligue, organisation composée des représentants des clubs, Lekjaâ avait mis les gestionnaires des équipes marocaines devant leur responsabilité, les poussant à édicter eux-mêmes les règles de fonctionnement de leurs associations et sociétés sportives.

« C’était une exigence de Fouzi Lekjaâ », avait d’ailleurs déclaré à nos confrères de Radio Mars le président de la Ligue. Selon nos sources, le président de la Fédération ne voulait pas en arriver là, édicter des règles dirigistes, restrictives, qui limitent la marge de manœuvre de dirigeants en principe libres de leurs actes de gestion. Mais face à l’anarchie qui a régné ces dernières années dans la gestion financière des clubs et le marché des transferts, l’intervention de la Fédération et de la Ligue était devenue une nécessité.

600 litiges en cours sur une seule saison !

Selon Abdeslam Belakchour, la situation actuelle était devenue intenable, avec des clubs dont la majorité sont en situation de faillite théorique. Et qui continuent pourtant d’animer le mercato, de recruter de nouveaux joueurs, sans avoir la capacité d’honorer leurs engagements. Ce qui débouche sur une masse de litiges devant les instances de la Fédération, de la Fifa ou encore du Tribunal arbitral du sport (TAS) de Lausanne.

Selon le président de la Ligue, 600 dossiers de litiges sont aujourd’hui recensés. Et ce, sur la seule saison 2022-2023, soit pratiquement une moyenne de deux litiges par jour. Et tous les clubs sont concernés, à part ceux de Rabat, les FAR, le FUS et Touarga, devenus des modèles de gouvernance dans l’univers du foot marocain.

Un club comme l’Ittihad de Tanger, qui a échappé à la relégation à l’avant-dernière journée, traîne des litiges pour un montant de 41 millions de DH, dont 18 MDH ont été jugés définitivement et doivent être exécutés sans attendre, au risque de voir le club interdit de recrutement. D’autres naviguent avec des montants inférieurs, mais tout aussi importants par rapport à leur budget et leur capacité financière.

En gros, selon Abdeslam Belakchour, le montant des litiges varie en moyenne entre 10 et 41 MDH par club. Sans parler, insiste-t-il, des litiges à venir qui ne sont pas encore visibles des radars de la Fédération ou de la Ligue.

Pour mettre fin à cette aberration de gestion, la Fédération avait décidé l’année dernière d’interdire tout transfert de joueur dans un club qui n’est pas à jour du règlement de ses litiges (jugés et dont le délai d’exécution a dépassé les 45 jours). Mais cela n’a pas suffi pour raisonner les dirigeants de clubs, qui absorbaient ces dettes judiciaires par tous les moyens et recommençaient à nouveau, avec des recrutements très chers, souvent surdimensionnés par rapport à leur budget et à la valeur même des joueurs concernés.

Équipes nationales vs Botola Pro : un foot marocain à deux vitesses…

Une inflation artificielle, alimentée par une concurrence effrénée entre clubs, et dont le seul souci est de plaire au public dans les deux moments populistes par excellence de la saison : les mercatos d’été et d’hiver. Ainsi, la valeur des derniers transferts enregistrés sur la saison est montée à 5 MDH pour certains cas, du jamais vu au Maroc !

« En plus de menacer l’équilibre financier des clubs, cette inflation et ces pratiques de gestion salissent l’image du football national auprès des instances internationales, la CAF et la FIFA, qui sont également parties prenantes de ces litiges et suivent ces dossiers de très près. Ce qui n’est pas du tout cohérent avec le rayonnement international des équipes nationales dont la responsabilité incombe à la Fédération. On a un foot qui marche à deux vitesses : un TGV pour les équipes nationales et des charrettes pour les clubs. Il y avait deux solutions, ou changer de gestionnaires ou mettre des garde-fous pour réguler le secteur. Faute de pouvoir intervenir dans les décisions souveraines des associations sportives, c’est le deuxième levier qui est aujourd’hui activé, et c’est tant mieux », commente un ex-dirigeant d’un grand club national.

Si la décision est passée à l’unanimité, elle est pourtant critiquée par les petits clubs (en termes de budget) qui y voient une façon détournée de favoriser les grands clubs, qui pourront se procurer les meilleurs contrats de joueurs au vu de leur surface financière.

Mais le foot est ainsi fait, souligne notre ex-dirigeant : « Même dans les pays communistes, comme la Chine, le foot est un des rares secteurs où le libéralisme fonctionne à 100%.  Un club qui a les moyens est toujours favorisé au sein du marché. Les autres clubs n’ont qu’à grandir pour pouvoir suivre la concurrence. Et cela passe par des projets sportifs sur le moyen terme, avec une certaine ouverture sur l’investissement privé. Le FUS, l’Ittihad Touarga ou l’équipe de Berkane sont des exemples en la matière. Avec une politique sportive claire et une gouvernance aux meilleurs standards, ils sont parvenus à concurrencer les grands clubs de Casablanca. Les autres équipes doivent s’en inspirer. »

Place aux jeunes, l’effet implicite du plafonnement de la masse salariale

Mais cette discrimination budgétaire, devenue une nécessité pour assainir les finances des clubs, a aussi du positif. Une sorte d’effet indirect qui poussera tout club qui n’est pas capable de recruter de nouveaux joueurs, faute de budget, à recourir aux services des jeunes évoluant dans les équipes « espoir » du club ou ceux de la ville, de la province et de la Région.

Ce qui règlera l’autre gros problème du football national : la mise à la marge des jeunes footballeurs par des clubs en quête de résultats, qui préfèrent casser leur tirelire pour recruter des joueurs d’autres clubs que de miser sur les générations futures. Une grande faille dans le système du foot marocain, qui fait perdre aux jeunes générations du temps de jeu et tout espoir d’évoluer dans leur carrière, au niveau national ou international. La preuve par la composition de l’équipe nationale des U23, vainqueur de la dernière CAN, dont la grande majorité des joueurs sont des Marocains formés en Europe.

« Quand on n’a pas les moyens de recruter, on n’est obligés de faire avec ce qu’on a. Le plafonnement de la masse salariale est une occasion formidable qui est donnée à notre jeunesse pour saisir leur chance au sein des clubs de la Botola, montrer leur talent, avoir du temps de jeu et se faire remarquer dès leur jeune âge pour évoluer dans les différentes catégories des équipes nationales. Au Maroc, nos clubs considèrent qu’un joueur âgé entre 19 et 23 ans ne peut pas faire l’affaire. En Europe, c’est à cet âge-là pourtant que les footballeurs sont à leur top niveau », commente notre expert.

Plus qu’un simple ratio de gestion, la règle des 70% organisera ainsi de manière implicite notre Botola autour de deux types de clubs, comme un peu partout dans le monde où le foot n’est pas qu’un simple jeu, mais une économie : des clubs riches qui s’offrent les services de grands joueurs pour aller chercher des titres. Et des clubs formateurs, qui misent sur la formation des jeunes, les font briller, grandissent avec ou revendent leur contrat avec des plus-value alléchantes à la clé. Une formule finalement gagnante pour tout le monde, à condition d’avoir la politique sportive qui va avec et des cadres techniques et financiers compétents pour l’exécuter.